mercredi 25 février 2009

Force de dissuasion

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Une œuvre pleine de fougue et de sensualité. C’est votre pitch ? Il n’est pas terrible ; franchement, vous commencez très mal. Avez-vous solidement considéré la chose, en avez-vous parlé à votre femme, à vos sœurs même cadettes, à vos amis peut-être ? Vous vivez seul ? Je m’en serais doutée. Et permettez-moi de vous dire qu’à votre âge, c’est regrettable, d’autant que vous n’êtes pas laid. Trente-trois ans ? Vous faites beaucoup plus. Mais vous avez de jolies dents pour un célibataire. Bien sûr que c’est un compliment.

Mais un roman, franchement, ce qu’il ne faut pas entendre. Et écrire, écrire tout court, pourquoi cela, vous l’êtes-vous demandé ? Vous me faites rire, savez-vous ? Vous débarquez, fleur-au-fusil-sourire-Colgate, au rez-de-chaussée de l’immeuble que, je le découvre maintenant, nous habitons ensemble, pour me demander tout à trac de vous aider à pondre votre premier chef-d’œuvre. Rien que ça. La démarche est timide, mais l’intention est claire : un chef d’œuvre, parfaitement ! Et vous précisez bien : le premier. Laissant entendre qu’il y en aura d’autres, le doute n’est pas permis, ne niez pas. Que des best-sellers. Vous en êtes en tout cas persuadé. Mais dites-moi, jeune homme, qu’avez-vous jamais écrit ? Racontez-moi un peu vos faits d’armes, que je sache à qui j’ai affaire. Poésies, d’accord, je m’y attendais, aucune surprise de ce côté. Théâtre, très bien, c’est classique, il est toujours bon d’en tâter. Nouvelles, pourquoi pas - mais cela ne se vend pas, vous devez le savoir, bien sûr. Et tout cela a été publié, n’est-ce pas ? Vos œuvres. Poésie, théâtre, et le reste. Publié, rassurez-moi. Comment ça, non ? Comment ça, tout est encore dans vos tiroirs ? Et vous tenez un journal intime ? À votre âge ? N’en dites pas plus, cela devient gênant. Monsieur, je vais être brutale : il faut franchir le pas. Maintenant. Jetez tout et tournez la page – ou bien passez professionnel. J’entends par là abandonner le reste, laisser tomber la vie et vous fondre corps et âme dans l’œuvre qui vous tient à cœur, si tant est qu’elle y soit réellement accrochée. C’est manichéen, j’en conviens, tout ou rien, mais la méthode a fait ses preuves. Par l’absurde quelquefois, il y en a qui ont tout largué pour écrire, et on n’a plus jamais entendu parler d’eux, l’absurde c’est qu’il y a là de quoi faire un formidable roman. Ne haussez pas les épaules, c’est très beau, l’absurde, il suffit simplement d’y croire, et quelquefois de s’y tenir.
Et malgré cela vous insistez, Monsieur ? Un roman, avec ma main sur votre épaule pour guider votre plume. C’est mal dit, mais très drôle.

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
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Commentaires sur Force de dissuasion

    ...ça sonne plutôt vrai, tout ça !
    Je rapprocherais cette situation, aussi, de la confusion entre vouloir être et vouloir faire. ça se croise, parfois.
    Bonne journée

    Posté par François B, mercredi 25 février 2009 à 11:10:22 | | Répondre
  • Tout quitter pour écrire ? C’est difficile, parfois. D’ailleurs la plupart des écrivains on un deuxième métier, pour survivre (parfois dans l’édition ou le domaine culturel, mais pas toujours. Il y a des enseignants, des journalistes, des employés, des animateurs d’ateliers d’écriture, des chômeurs même, grand métier d’avenir). C’est au point qu’on ne sait plus ce qu’est vraiment un écrivain. Un professeur de lycée qui a publié deux livres est-il vraiment un écrivain alors que toute son activité est concentrée ailleurs et que ses livres édités font figure de passe-temps ? Pourtant, s’il n’avait pas d’autre profession (et s’il vivait par exemple d’un héritage ou aux crochets de sa femme) là, on pourrait le qualifier d’écrivain puisqu’il ne ferait rien d’autre. Etrange. Et s’il n’avait rien publié ? Il pourrait avoir quarante œuvres maîtresses dans ses tiroirs… Serait-ce un écrivain ? Non, il semble logique qu’il faille au moins être publié. Mais cela ne suffit pas. Il faut vendre un minimum, sinon cela reste de l’amateurisme. Mais il ne faut pas vendre trop non plus, sinon on va vous accuser de fabriquer des best-sellers, des ouvrages sur mesure, sans rapport aucun avec la littérature.
    Mais si la profession, la publication et la vente ne sont pas des critères suffisants, qui dira ce qu’est un écrivain ? Peut-être bien que celui de votre immeuble qui vous demande conseil est perdu dans ce labyrinthe au point qu’il ne se situe plus sur le plan existentiel. Un problème ontologique en quelque sorte. Aidez-le donc à écrire. Il restera à savoir lequel de vous deux sera le véritable écrivain : celle qui écrit à la place de l’autre pour l’aider et lui faire plaisir ou celui qui finalement publiera le tout ? La suite mercredi, pour notre plus grand plaisir.

    Posté par Feuilly, mercredi 25 février 2009 à 11:12:52 | | Répondre
  • Une plume extra...

    Je n'ai jamais eu de second metier et à peine un premier...je ne suis pas écrivain...c'est dire que le sujet de cette rubrique ne me touche guère personnellement...MAIS, c'est un bonheur de la lire uniquement pour la plume rapidissime d''Emmanuelle, drôle et mordante comme une incisive....aglaé

    Posté par aglaé, mercredi 25 février 2009 à 11:47:48 | | Répondre
  • Il faut vendre un minimum... aux yeux de notre société marchande, bien entendu.

    Posté par Feuilly, mercredi 25 février 2009 à 11:55:43 | | Répondre
  • Sacrée question et sacrée narratrice qui n'a ni sa plume ni sa langue à la poche.
    Va-t-elle tenir longtemps comme ça ?
    Nous pensons que oui.

    Posté par michèle pambrun, mercredi 25 février 2009 à 18:07:10 | | Répondre
  • @Feuilly : Mince, je suis désespéré : votre commentaire, c'est presque mot pour mot le texte d'un de mes prochains textes pour les 7 mains !

    Prenons plutôt la chose sous son angle positif : c'est amusant de voir comment, sans nous être concertés auparavant nous évoluons tous, ici, dans une certaine unité. Curieux...

    Posté par Stéphane, jeudi 26 février 2009 à 08:49:25 | | Répondre
  • Amusant

    Amusant, mais pourtant... Pas impossible. Moi, je suis allé la voir, la prof de français de mon quartier.
    Elle m'a corrigé l'ortaugrafe, m'a dit que j'été nul, et puis elle m'a aidé.
    À peine 6 mois plus tard, j'ai reçu un coup de fil d'une très grande maison.

    Alors Emmanuelle, tu as un rien raison, mais tu as un peu tort.

    Ton (possible) voisin qui travaille, écrit et apprécie ta prose brillante bien sûr.

    Posté par Yves-Guy Charles, jeudi 26 février 2009 à 10:28:19 | | Répondre
  • @ Stéphane Beau: désolé de vous couper l'herbe sous le pied. C'est que ces questions nous hantent tous, visiblement. Et puis c'est le risque de ce genre d'exercice devant un public. Les lecteurs que nous sommes viennent donner leur avis et risquent d'influencer malgré eux le travail de création. Il ne restera plus aux auteurs qu'à se surpasser dans l'art de raconter. Cela va devenir un jeu périlleux.

    Posté par Feuilly, jeudi 26 février 2009 à 12:32:29 | | Répondre
  • Liberté

    Il faut rester libre, refuser les posts (les expressions) qui tuent la liberté.

    L'ironie, c'est la liberté de l'auteur; c'est aussi celle du lecteur.

    Revenons à l'époque du Charlie Hebdo : on se tapait sur la g., on s'écrasait les c., les femmes se mordaient la p.

    On se m. bien, on était l.

    Posté par Yves-Guy Charles, jeudi 26 février 2009 à 14:12:26 | | Répondre
  • Silence.

    Chhhht. Ici, c'est toujours mercredi, le temps s'est arrêté, laissons l'Artiste travailler; le soufflé se travaille, la levure prend son temps. Les protagonistes se reniflent. Respect Madame.

    Mais je vois qu'il faudra encore mettre la main à la bourse pour la comprendre celle-ci du mercredi. Ces 7 mains c'est pire que France Moisir la maison de diffusion financée par l'Ami des Lettres, le Sec Nain de l'Elysée. Il te mettent un pied dans ton imaginaire et après accro t'achètes.

    Il est fort le Marco, il est fort.

    Narval qui vous a lu, vous lit et vous lira encore.

    Posté par Narval, vendredi 27 février 2009 à 18:29:36 | | Répondre
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