Stephane_miniConnaissez-vous Démogorgon ? « L’affreux Démogorgon, démon de l’anarchie » (dixit M. Le Brun de Charmettes) ?
 
Si l’on en croit Édouard Schuré (dans Précurseurs et révoltés, 1904), c’est Shelley, qui a inventé ce drôle de personnage censé personnifier, dans l’œuvre du dramaturge anglais, cette « vérité intérieure (...) dégagée de toute forme visible, que l’homme ne découvre qu’en descendant humblement dans sa conscience, sentiment immédiat, indubitable, supérieur à toute logique, où l’âme peut trouver la révélation de l’unité suprême qui pénètre le tout. » Il en aurait construit le nom à partir des vocables grecs dèmos (le peuple) et gorgone (épouvantail) : « ce qui fait peur au peuple ».

L’hypothèse est plaisante mais peu crédible car en 1843, dans le Journal des Savants, Raoul Rochette notait que « le nom même de Démogorgon » se retrouvait déjà dans les Fables d’Hygin (67 av. J.-C. – 17 ap. J.-C.), et qu’il était vraisemblablement « emprunté au culte secret des sectes gnostiques »…
 
La réalité est finalement probablement bien différente, et Boccace est là pour nous rappeler (dans sa Généalogie des Dieux, se faisant le porte-parole - paraît-il - de Theodotion et de Pronapidès), que le personnage de Démogorgon est bien plus ancien que cela puisqu’il était déjà présent dans la mythologie grecque (plus précisément étrusque), sous les traits d’un « vieillard crasseux, couvert de mousse, pâle et défiguré », qui avait pour compagnons l’Éternité et le Chaos et qui, pour tromper son ennui, aurait créé à partir d’une boule de boue, la Terre, le Ciel et le Soleil. Mythe que Voltaire reprendra d’ailleurs -  pour le railler - en 1756 dans le Songe de Platon.  Les dictionnaires donnent en outre de l’étymologie de son nom une autre explication, plus littérale peut-être, mais nettement plus décevante, en le décomposant en daimon (génie) et géôrgôn (la terre) : « le génie de la terre ». Admettons.
 
Quoi qu’il en soit, pour moi, Démogorgon demeurera toujours ce « démon de l’anarchie », barbu et solitaire, ennemi des dogmes, des religions, des vérités générales et irrécusables (n’oublions pas qu’un de ses premiers enfants, si l’on en croit la mythologie, a été la Discorde religieuse !) Il restera toujours, à mes yeux, « celui qui fait peur au peuple », c’est-à-dire le porte-parole de tout ce qui fait frémir les bien-pensants, les culs-bénis et autres culs-terreux : la lucidité, le refus des illusions et des compromissions, la volonté de marcher la tête haute et les yeux ouverts (vertus si rares !)...

Démogorgon est le seul créateur de mondes, à ma connaissance, qui invite dans le même temps ses créatures à ne pas se laisser illusionner par les mirages de sa création et qui les incite à jouir de son œuvre sans quémander, en contrepartie, des remerciements ou des actes d’allégeance.

Quand je songe qu’on le compare presque toujours au Diable ou à un magicien maléfique ! C’est à désespérer des hommes...

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