jeudi 19 mars 2009

Démogorgon

Stephane_miniConnaissez-vous Démogorgon ? « L’affreux Démogorgon, démon de l’anarchie » (dixit M. Le Brun de Charmettes) ?
 
Si l’on en croit Édouard Schuré (dans Précurseurs et révoltés, 1904), c’est Shelley, qui a inventé ce drôle de personnage censé personnifier, dans l’œuvre du dramaturge anglais, cette « vérité intérieure (...) dégagée de toute forme visible, que l’homme ne découvre qu’en descendant humblement dans sa conscience, sentiment immédiat, indubitable, supérieur à toute logique, où l’âme peut trouver la révélation de l’unité suprême qui pénètre le tout. » Il en aurait construit le nom à partir des vocables grecs dèmos (le peuple) et gorgone (épouvantail) : « ce qui fait peur au peuple ».

L’hypothèse est plaisante mais peu crédible car en 1843, dans le Journal des Savants, Raoul Rochette notait que « le nom même de Démogorgon » se retrouvait déjà dans les Fables d’Hygin (67 av. J.-C. – 17 ap. J.-C.), et qu’il était vraisemblablement « emprunté au culte secret des sectes gnostiques »…
 
La réalité est finalement probablement bien différente, et Boccace est là pour nous rappeler (dans sa Généalogie des Dieux, se faisant le porte-parole - paraît-il - de Theodotion et de Pronapidès), que le personnage de Démogorgon est bien plus ancien que cela puisqu’il était déjà présent dans la mythologie grecque (plus précisément étrusque), sous les traits d’un « vieillard crasseux, couvert de mousse, pâle et défiguré », qui avait pour compagnons l’Éternité et le Chaos et qui, pour tromper son ennui, aurait créé à partir d’une boule de boue, la Terre, le Ciel et le Soleil. Mythe que Voltaire reprendra d’ailleurs -  pour le railler - en 1756 dans le Songe de Platon.  Les dictionnaires donnent en outre de l’étymologie de son nom une autre explication, plus littérale peut-être, mais nettement plus décevante, en le décomposant en daimon (génie) et géôrgôn (la terre) : « le génie de la terre ». Admettons.
 
Quoi qu’il en soit, pour moi, Démogorgon demeurera toujours ce « démon de l’anarchie », barbu et solitaire, ennemi des dogmes, des religions, des vérités générales et irrécusables (n’oublions pas qu’un de ses premiers enfants, si l’on en croit la mythologie, a été la Discorde religieuse !) Il restera toujours, à mes yeux, « celui qui fait peur au peuple », c’est-à-dire le porte-parole de tout ce qui fait frémir les bien-pensants, les culs-bénis et autres culs-terreux : la lucidité, le refus des illusions et des compromissions, la volonté de marcher la tête haute et les yeux ouverts (vertus si rares !)...

Démogorgon est le seul créateur de mondes, à ma connaissance, qui invite dans le même temps ses créatures à ne pas se laisser illusionner par les mirages de sa création et qui les incite à jouir de son œuvre sans quémander, en contrepartie, des remerciements ou des actes d’allégeance.

Quand je songe qu’on le compare presque toujours au Diable ou à un magicien maléfique ! C’est à désespérer des hommes...

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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Commentaires sur Démogorgon

    Le Démogorgon, mais, à tout prendre, qu'est-ce ?

    Bref, un poète. Bref, un grognard. Et j'en viens à rêvasser d'une histoire du Démogorgon à travers les siècles, de Diogène à ..., où l'on croiserait les figures de Villon, Gilles de Rais, Cyrano de Bergerac, Sade, Lacenaire, etc., et qui serait incontestablement une histoire de la poésie, donc de l'homme debout, à contre-vent.

    Posté par SPiRitus, jeudi 19 mars 2009 à 09:18:53 | | Répondre
  • Bonjour à toi cher SPiRitus. Bien content de lire ici un commentaire du fin érudit que tu es !

    Il y aurait effectivement une belle histoire "de la poésie, de l'homme debout, à contre-vent" à développer, comme tu le dis très bien... Et tu commences quand à l'écrire cette histoire ?

    Posté par SB, jeudi 19 mars 2009 à 11:09:39 | | Répondre
  • « mythologie grecque (plus précisément étrusque)»

    Vous voulez dire que le mythe grec trouverait son origine chez les Etrusques ? Cela semble peu probable, les Etrusque occupant l’Etrurie (en gros la Toscane actuelle et le Nord du Latium)

    Selon Hérodote, ils venaient d’Asie mineure (et c’est pour cela, sans doute, que Virgile aurait imaginé que Rome avait des origines troyennes).
    Tite-Live assure qu’ils venaient du Nord.
    Denys d’Halicarnasse pensait au contraire que les Etrusques étaient autochtones et qu’ils avaient toujours habité l’Etrurie. Certains historiens ont même soutenu qu’ils seraient d’origine ibère.

    Mais peu importe, autochtones ou venant d’ailleurs, ils étaient établis en Italie depuis si longtemps qu’on voit mal comment ils auraient transmis aux Grecs des éléments mythologiques alors qu’ils ne couraient pas les mers. Ce seraient plutôt l’inverse : les Grecs, qui longèrent l’Italie pour aller fonder Marseille, auraient très bien pu, eux, apporter aux Etrusque des éléments de leur propre culture.

    Posté par Feuilly, jeudi 19 mars 2009 à 12:10:31 | | Répondre
  • @Feuilly : Ah ah ! Je vais me retrouvé pris dans mes propres filets. Ma phrase est en effet trop raccourcie. Ce que je voulais dire, c'est qu'en fait certaines sources plaident en faveur d'une origine étrusque de Démogorgon (Rochette), d'autres pour son origine grecque (Boccace)...

    Mais merci en tout cas pour cette belle leçon d'histoire antique !

    Posté par SB, jeudi 19 mars 2009 à 12:21:41 | | Répondre
  • Tout le contraire des démagogues haïssables

    Prendre le bon sens des imbéciles à rebrousse poil, ne rien demander en échange, liberté d'esprit et de parole, rien n'est sacré, personne n'est à l'abri, indépendance et autonomie.

    Quelle figure attachante et sympathique de la mythologie libertaire.

    C'est clair que le mec était Etrusque Monsieur Feuilly, cela saute aux yeux du premier libertaire arrivé sur place après le crime.
    Etrusque je vous dit, étrusque est-il, étrusque il sera ! Et c'est pas Tite Live qui va me contre-dire.

    Mais y a juste un truc qui me gêne Monsieur Beau, auteur du si beau portrait qui fait le miel des poètes, c'est ce petit passage glissé mine de rien dans votre panégyrique:

    Selon vous,

    "Démogorgon est le seul créateur de mondes, à ma connaissance, qui invite dans le même temps ses créatures à ne pas se laisser illusionner par les mirages de sa création et qui les incite à jouir de son œuvre sans quémander, en contrepartie, des remerciements ou des actes d’allégeance."

    "Démogorgon le seul créateur de mondes, à ma connaissance..."

    Là cela sent un peu l'odeur lointaine du gourou, du chef de secte, de la pureté de l'unique...bon, d'accord vous relativisez votre affirmation admirative par, "à ma connaissance", je reconnais bien là la finesse du vieux routard en lutte contre les certitudes des UNS, mais quand même, cette solitude de Démogorgon dans la société des créateurs de monde me semble louche...je ne crois pas que lui-même, ce monsieur mythe himself eût été à 100% d'accord avec votre propos.

    Le je est créateur de mondes, et l'oeuvre du poète donne au lecteur la possibilité de se savoir créateur, parce qu'elle le laisse participer à la destruction créatrice, parce qu'elle lui montre la possibilité des mondes dans leur destructibilité.

    Bien à vous. Narval

    Posté par Narval, jeudi 19 mars 2009 à 12:41:08 | | Répondre
  • Juste un petit morceau pour aujourd'hui...

    "cette « vérité intérieure (...) dégagée de toute forme visible, que l’homme ne découvre qu’en descendant humblement dans sa conscience, sentiment immédiat, indubitable, supérieur à toute logique, où l’âme peut trouver la révélation de l’unité suprême qui pénètre le tout. »

    je goûte bien ça et c'est bon....il me semble que je vois de quoi il s'agit...que je l'ai peut-être même éprouvé parfois un petit peu...même mal....agla

    Posté par aglaé, jeudi 19 mars 2009 à 16:40:17 | | Répondre
  • @Narval : Ah vous êtes un lecteur impitoyable (c'est un compliment dans ma bouche).

    Je vous l'accorde, je me suis un peu laissé emporté sur ce coup. Disons que l'ouverture d'esprit de Démogorgon est suffisamment rare chez les divinités pour être signalée... Est-ce mieux ainsi ?

    (Mais je n'avais de tout façon pas l'intention de donner une leçon de philo ou d'histoire, mon souci était plutôt d'ordre littéraire...)

    Posté par SB, jeudi 19 mars 2009 à 17:39:14 | | Répondre
  • Beau joueur

    Monsieur Stéphane,

    Ma remarque n'est pas une remarque d'adjudant des lecteurs mais marque simplement mon attention à votre contribution du jeudi et manifeste de ma sympathie et du plaisir de vous lire, là où vous intervenez, sur les autres sites dédiés à l'histoire en marche des idées vivantes.

    Je me réjouis vraiment de lire mon premier Grognard que je n'ai pas encore trouvé dans les librairies parisiennes annoncées comme dépositaires par vos soins. Mais tout arrive pour qui sait attendre.

    Votre lecteur attentif et impatient. Narval grognard en gestation.

    Posté par Narval, jeudi 19 mars 2009 à 20:17:41 | | Répondre
  • Vous lire, Stéphane Beau, permet de "mieux respirer l'air rare".

    Posté par michèle pambrun, vendredi 20 mars 2009 à 06:24:07 | | Répondre
  • Réclame

    PUB : l'intégrale du Grognard (n°1 à 9) se trouve à Paris, à la librairie L'écume des pages.

    Posté par Un grognard, vendredi 20 mars 2009 à 10:40:02 | | Répondre
  • Merci la PUB

    Oui pour une fois.

    Merci la PUB et merci à cet anonyme Grognard pour le tuyau sur cette filière clandestine de trafiquant de cette pâte à papier maculée dont on raffole. Nous irons à l'écume des pages, l'écume du désir bourgeonnante fleurissant nos synapses avides et conquérants !

    Narval en manque de Grognard.

    Posté par Narval, vendredi 20 mars 2009 à 11:25:11 | | Répondre
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