mercredi 24 juin 2009

Figures hostiles

Emmanuelle_mini
« Ma pauvre Caroline, vous êtes d’un banal ! » clame Patricia en feignant d’étouffer un rire de gorge qui lui fait mal mais qu’elle prolonge exprès pour signifier à sa subordonnée combien elle peut se gausser de ses préférences, affichées ou non.

Un mauvais rire peut en effet être douloureux, y compris pour celui qui l’entend. Il y a une sorte de profondeur dans cette phrase – la vôtre – à bien y regarder. Mais ne crions pas victoire, nous en sommes encore bien loin, si loin qu’on ne distingue pas encore son faciès ricanant. Car toujours elle nous nargue, la victoire, sachez-le. Ignorez-la pour le moment, faites comme si de rien n’était, et dites-m’en plus en attendant. Car je m’interroge, figurez-vous, et j’ose croire que le lecteur en fera tout autant, tapi derrière ses petites pages imprimées en gros caractères, c’est la mode. Cette phrase, outre le sens qui s’y esquisse, me semble moins simpliste qu’il y paraît d’abord, et dénote une complexité psychologique inattendue chez votre héroïne Patricia qui, je le rappelle, est partie de très bas et n’en a guère décollé depuis. Si l’on se risque à l’analyse, la situation perd en simplicité et les apparences, qui n’en sont pas forcément, deviennent aussi peu trompeuses que si elles en étaient. Voyez-vous où je veux en venir ? Naturellement, non, et c’est aussi bien ainsi. Rassurez-vous et vos lecteurs, je ne me risquerai pas à expliquer ma position, elle est par trop acrobatique et j’ai remarqué plus d’une fois à quel point vous manquiez de souplesse. Passons alors à autre chose. À la suite, par exemple, et quelle qu’elle soit. Mais tâchez, vous, d’être plus clair, car j’aimerais savoir à quoi m’en tenir.

« Banale, sans doute, mais exigeante. Je veux être satisfaite, et tout le reste est littérature. »


Et caricature. Tout le reste est caricature. Vous exagérez, une fois de plus, vos vilains travers vous poursuivent, vous rattrapent et vous plaquent au sol. Soyez gentil : ne sacrifiez pas systématiquement à l’expression facile ! Vous ne trouvez pas qu’on en soupe assez, du cliché et de ses avatars ? On nous en sert quotidiennement, du déjà dit, déjà écrit, et par d’autres que nous. Vous aurez beau placer ces belles phrases dans de nouveaux contextes, elles ne nous procureront jamais autant de plaisir que la première fois, celle où elles sont vierges et nous pionniers, buvards jusqu’à plus soif, celle où l’on avale tout parce que tout a bon goût, ne riez pas c’est vrai. Et n’allez pas prétendre que vos premières fois n’étaient pas meilleures que toutes les suivantes, le réchauffé n’a jamais fait frémir personne ; vous, vous diriez bander, constatez que je n’ai pas peur des mots, c’est juste une question de retenue, en avoir ou pas, telle est la question, et je vous la poserai bien souvent.

Patricia soupire comme une locomotive en fin de vie, et considère sa secrétaire d’un œil dont on ne saurait dire s’il est noir ou tout simplement triste. Elle prépare un discours qu’elle voudrait avoir le courage de servir à sa secrétaire sans que celle-ci, par la seule ironie de son regard, le rende emprunté ou futile, ou les deux à la fois. Patricia, pourtant, se sent le devoir de signaler à sa subordonnée combien elle a changé, ces derniers temps. Son attitude n’est plus la même, ses écarts de conduite se multiplient, elle prend des libertés avec les convenances. Voilà, c’est dit. Voix tremblante et tempes moites, Patricia s’est lancée.
« Je ne comprends pas, Madame. » Le visage de la secrétaire est celui d’une enfant, un masque touchant d’innocence derrière lequel, cependant, l’on devine la malice, une sorte de perversité, je n’ose dire perversion.

Alors ne le dites pas. Si perversion il y a, c’est dans ce passage abrupt à la première personne, un brusque coup de volant dans le récit, vous me donnez la nausée. Jusque là, vous vous étiez très bien passé du je, ce hiatus est surprenant et indigeste. Car enfin, c’est bien un roman, que vous écrivez, à la troisième personne, avec le point de vue maintenant bien ancré du narrateur omniscient ? Vous confirmez ? Alors prenez garde de ne pas basculer vous aussi du côté sombre de la narration, n’y impliquez pas votre personne. Dès qu’un romancier dit je, le pathos rôde, malsain, ventousé sous l’ego, et d’histoire il n’est plus question, voilà encore le lecteur bafoué, on ne cesse de lui en faire voir, à celui-là, le malheureux ! Ceux qui se sont risqués au jeu du je sans avoir à s’en repentir avaient de leur vivant une envergure autrement plus imposante que la vôtre. À présent qu’ils sont morts, ils ont une stature, ça n’est pas donné à tout le monde, surtout à titre posthume… Vous voilà ironique, vous réfutez ma position selon laquelle on ne peut être vivant et écrire je impunément. Vous bouillonnez de noms, vous êtes prêts à me servir des dizaines d’exemples d’écrivains pratiquant la chose en ce moment même. N’agitez pas ainsi votre crayon, il a peu servi et la pointe en est encore aiguisée, vous risquez de vous le planter dans l’œil. Vous auriez bonne mine. Le jeu de mots, c’est cadeau.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Commentaires sur Figures hostiles

    Une découverte

    Je viens de découvrir votre blog. Je souhaitais vous présenter le site d'impression de livre à la demande : http://www.impressiondelivre.com. N'ayant pas trouvé votre contact pour vous faire parvenir un communiqué, je me permets de poster le message ici. N'hésitez pas à me contacter pour de plus amples informations. Bien cordialement

    Posté par Impression de li, vendredi 7 septembre 2012 à 15:15:50 | | Répondre
Nouveau commentaire