dimanche 22 février 2009

Au seuil

Jean_claude_mini
L’homme est vieux, si vieux que je ne peux lui donner d’âge, si vieux qu’il ne peut plus mourir, seulement disparaître. Il se tient là devant moi, devant la porte d’entrée de la maison dans laquelle je vis, un pied sur le trottoir l’autre sur le seuil. Son visage est émacié, son teint blafard et valétudinaire. La gravité tire ses traits. Sa bouche, marquée par la lassitude, tente un sourire. Je connais ce sourire, ce regard. Il me dit que ça lui fait quelque chose d’être ici après toutes ces années. Ses mains dépassent des manches de son manteau sombre, blanches et sèches. Ses doigts sont comme des cierges d’église brisés dont les fragments restent solidaires. Les tendons de ses doigts transparaissent sous la peau cireuse et tendue. La peau tâchée de noir, les ongles en deuil. Au bout des doigts de sa main droite se trouve un pli volumineux. Il m’est destiné, je crois. Je ne peux pas dire qu’il le tienne, ce pli. Il lui échappe presque. Ses doigts sont trop faibles pour le tenir trop longtemps. Pourtant, il est là, au bout de ses doigts. D’un regard, il me fait comprendre qu’il faut que je fasse vite, que le temps est compté. Mais je préfère fermer la porte. Je ne veux pas savoir. Je n’aurais pas dû le prier de venir. Mais l’homme insiste. Il sonne encore une fois, puis plus longuement. J’ouvre à nouveau la porte, tends la main, prends l’enveloppe. Et il part sans un mot. Je reviens à ma table de travail, j’hésite longuement, finis par ouvrir le pli. Il ne contient que des pages blanches.

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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Commentaires sur Au seuil

    Intriguée...

    Si quelqu'un me livre du papier blanc gratuit à domicile, je prends et ne pose pas de questions...au prix du papier!agla

    Posté par aglaé, dimanche 22 février 2009 à 10:13:35 | | Répondre
  • La tension du Blanc.

    La forme courte ça tient la route !

    Je vais l'essayer aussi, du côté de la Faucille, un dimanche gratuit avec le plein offert. Offre alléchante.

    Au bon dimanche prochain, Jean-Claude, Le Jean-Claude, le vrai.

    Posté par Narval, dimanche 22 février 2009 à 12:23:23 | | Répondre
  • Diable !

    Voilà un homme que l'on traite un peu légèrement après qu'on l'a appelé. Ce qu'il a fait est-il donc si grave que son extrême vieillesse et la perspective de sa disparition ne suscitent aucune émotion ? On ne l'aurait pourtant pas " prié de venir " ...
    Non il n'y a sans doute aucun lien entre ces deux personnages. Pourtant narrateur (ou narratrice) "connaît ce sourire", a su qui appeler.
    Ce ne serait pas le diable, quand même. Dans quels cas appelle t-on le diable ? Appelle t-on le diable ?
    Ah il nous faut donc vieillir d'une semaine avant de savoir...

    Posté par michèle pambrun, dimanche 22 février 2009 à 17:59:23 | | Répondre
  • Dans le mille !

    Réplique parfaite, ce texte! Pointera plus son blaire en dedans, son ratelier sous cape et ses valseuses vadétudinaires. Ou alors, vous pourrez le lourder sans vous poser de question, avec une certaine joie, même. Vient de vous refiler son ombre, l'échotier cave, et quand une ombre se fait la belle, nul ne peut s'en ressaisir.

    La main vient de passer, mais c'était moins une...

    Posté par Stéphane Prat, dimanche 22 février 2009 à 20:21:39 | | Répondre
  • euh, vade rét... valétudinaires, les valseuses... Mais ça n'a pas plus de sens...
    Faudra le lourder quand même...

    Posté par Stéphane Prat, dimanche 22 février 2009 à 21:05:53 | | Répondre
  • C'est quand même fou, une heure du mat et entendre le texte maintenant (en tout cas ce que je me raconte, l'impossibilité à écrire, à publier).
    Je m'étais complètement raconté autre chose à la première lecture.
    Je m'aperçois que j'ajoute à ces textes (ça a été pareil pour celui de Bertrand Redonnet) des tas de choses qu'ils n'ont pas (dans un livre, papier ou électronique, leur place balise le sens ; dans un blog, même chose, on situe tout de suite.)
    Là le texte est nu, sans indice autre que lui-même.
    Leçon : faire confiance au texte...

    Posté par michèle pambrun, vendredi 27 février 2009 à 01:13:44 | | Répondre
  • Avec le temps

    Le fait que je tarde à répondre aura au moins cet intérêt de laisser à Michèle le temps de "digérer" le texte. Pas de suite à celui-ci donc. Ce n'était là qu'une interrogation au seuil de ce blog.
    Une autre me vient après les deux textes qui ont suivi. Elle concerne la forme. La courte tient la route, me dit Narval. J'ai la sensation que la longue en décourage plus d'un. Un seul commentaire sur le dernier, longuissime il est vrai pour une lecture à l'écran. Je m'en souviendrai.

    Posté par JCL, lundi 9 mars 2009 à 11:24:58 | | Répondre
  • Moi ça ne m'a pas rebuté du tout...
    Et je crois qu'on ne décide pas de la longueur d'un texte. C'est aussi une question de forme... De variations... Je trouve vos trois textes excellents, et le dernier, le plus long, tient tout à fait la comparaison avec les deux autres...

    Pas de souci avec le temps...

    Posté par Stéphane Prat, lundi 9 mars 2009 à 18:15:30 | | Répondre
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