lundi 22 juin 2009

La dernière lettre

Marc_mini
Géraldine Bouvier

Éditions Dès demain - Paris 6ème

Paris, ce lundi 22 juin 2009

Je ne pensais pas devoir un jour quelque chose à Armelle Nauton. Finalement je lui devrai l'essentiel : la vérité. Et je me moque qu'elle ait joui de me l'apprendre : le fait est que je lui dois de m'avoir ouvert les yeux. C'est elle qui m'a donné l'adresse de ce blog au nom ridicule : Les 7 mains. Où j'ai donc découvert mes propres mots, mes mots à moi, ceux que je vous avais destinés dans le secret de l'intime, et que j'ai relus ici, le cœur noué, noyé dans les larmes. Vous m'avez meurtrie comme vous ne pourrez jamais l'imaginer, car il faudrait pour cela, pour avoir une vague idée de ce que signifie une telle blessure, posséder une once de conscience, avoir en tout cas un peu plus et surtout un peu mieux qu'une belle âme à offrir à un public de cyniques et de complaisants. Je ne parle donc pas de cette élégance étudiée que vous portez en bandoulière comme d'autres jettent ostensiblement une pièce d'or aux pauvres dans la rue, je ne parle pas de ces signes extérieurs de savoir-vivre dont vous vous affublez dans les pince-fesses, mais d'une certaine élégance d'âme et de cœur qui vous fera donc toujours défaut.

J'ai été ridiculisée par un homme qui disait m'aimer et à qui je me promettais. Ridiculisée même par vos lecteurs, qui ont pris leur part et davantage encore à cette petite plaisanterie et qui, dix-huit semaines durant, se sont plu, chaque lundi, à la commenter. Avez-vous idée de ce que ce ridicule me coûte dans ma profession ? savez-vous qu'on s'en repaît déjà dans tout Paris ? qu'on me regarde avec un air de charité dégoûtée dès que je passe les portes du Flore ? que je ne croise plus sur mon chemin que condescendance et railleries ? que des écrivains, et pas des moindres, et souvent meilleurs que vous, semblent honteux de confesser qu'ils m'ont pour éditrice ?

Vous ne valez pas mieux que n'importe quel petit cuistre de n'importe quel petit salon bourgeois. Je veux pouvoir vous dire, dussé-je en souffrir, que vous n'êtes qu'un porc ; que vous donnez le pire exemple qui soit d'un homme qui se serait défait de toute civilité et de toute conscience morale. Pourquoi avez-vous joué cette comédie de l'amour, Marc ? quel sombre plaisir avez-vous cherché à débusquer en vous jouant de moi ? en faisant mine d'exister, de retrouver la vie avec moi ? en m'abaissant de la sorte ? comment avez-vous pu publier le plus inviolable de notre correspondance sur le premier blog venu ? comment avez-vous pu trahir ce que nous avions de plus intime, nos retrouvailles, notre passion, nos mots d'amour, mes faiblesses et mes petits travers ? qui vous a autorisé à jeter mes lettres en pâture sur Internet ? qu'est-ce qui vous a rendu à ce point machiste pour élaborer ce piège ? assez imbécile pour croire que je ne l'apprendrais pas ? Vous avez mis les rieurs de votre côté : chapeau bas. Un vrai comique troupier. Mais vous avez confondu la littérature et la vie - qui plus est en me faisant passer pour une conne. Or c'est la vie qui vous rattrape. Aussi je ne veux plus entendre parler de vous, ni comme homme, ni comme auteur. Consolez-vous en songeant que vous ne me trouverez plus jamais sur votre route : la femme apprendra bien à vous oublier, et l'éditrice s'en passe déjà très bien.

Entendez qu'aucun désir de vengeance ne m'anime : on ne se venge que d'un rival digne d'estime. Au mieux peut-on espérer se venger d'une colère, certainement pas du chagrin. Ne faites pas de mes mots des témoins ou des passeurs de ressentiment : ils sont tout entiers ceux de la tristesse, de l'accablement et de la douleur. Douleur d'avoir été trahie, certes, mais cela n'est pas grave, ou de moindre mal : la vraie  douleur, c'est celle d'avoir aimé comme personne un être aussi peu digne d'amour et de devoir apprendre à le désaimer ; c'est de devoir apprendre à oublier totalement, radicalement, celui-là même que j'avais pris pour un double ; d'avoir à me défaire du seul humain auprès de qui, et alors que j'aurai bientôt cinquante ans, j'avais appris à m'abandonner. Et de cette douleur on ne guérit pas : on peut peut-être ressusciter ce qui est mort, pas reconstituer ce qui a été tué.

Le temps qui vient, les minutes, les années, sera donc celui du silence. Un silence que j'apprendrai à habiter seule et que je ferai battre à l'unisson d'un cœur jeté dans l'abîme. Je suis et demeurerai inconsolable, Marc. Pas de vous, mais de ce cœur apaisé, serein, heureux, empli d'une confiance où j'allais aussi puiser mon énergie à vivre. Je n'ai pas tous les talents, Marc, ni toutes les vertus. J'ai mes faiblesses, mes limites, ma bêtise propre (vous vous en êtes suffisamment amusé), mais j'ai la passion des choses vraies, et je n'admire rien davantage qu'une intelligence qui ne se paye pas de mots. La vôtre aura donc eu besoin des miens pour amuser la galerie : donc acte. Je n'ai à cela rien à redire, ni à opposer. Seulement l'affliction et le dénuement d'une femme que vous aurez violentée avec ce genre d'aplomb que seule confère l'assurance inavouée de votre très mâle supériorité. J'étais biche, vous étiez guépard : votre règne ne vaut pas mieux que celui des animaux. Restent l'affliction et le dénuement, oui, et le silence, ce silence meurtri qui nous suivra tous deux dès lors que j'aurai posé à cette lettre d'amour humilié son point final.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


Commentaires sur La dernière lettre

    On se sentirait presque coupable...

    Posté par Stéphane Prat, lundi 22 juin 2009 à 09:34:27 | | Répondre
  • C'est vrai, un petit meurtre propret aurait presque été plus humain ! On est trop bon finalement...

    Posté par SB, lundi 22 juin 2009 à 09:49:44 | | Répondre
  • @ Géraldine Bouvier :

    Chère Géraldine,
    Je suis en train de vous suivre à la trace depuis hier soir.
    Dans l'institut Manu'pilation, à écouter pérorer Nicole Lambert et cette pauvre Odette Blanchard ; chez Anémone Piétra-d'Eyssinet, ensuite, à qui vous avez coupé l'herbe sous le pied ; et je vous ai laissée à l'hôpital où Matthieu était sur le départ...
    La suite me paraît bien alléchante. Votre créateur a une plume étonnante, trempée dans de l'acier. Lorsque j'aurai lu l'entier de "Et que morts s'ensuivent", j'irai lui en dire quelque chose...

    Posté par michèle pambrun, mardi 21 juillet 2009 à 10:41:07 | | Répondre
Nouveau commentaire