mercredi 10 juin 2009

Radicaux libres

Emmanuelle_mini
P
our qui je me prends ? …ce n’est pas un peu fini, ces questions ? D’ailleurs, je ne répondrai même pas à celle-ci, votre irrévérence touche au sacrilège et dépasse toutes les limites que je m’étais fixées. Je vais me taire et vous laisser plagier ma prose, fût-elle orale ; et quand vous aurez épuisé le filon, quand vous aurez détourné le moindre de mes propos de la manière qui vous convient le mieux, c’est-à-dire la pire qui soit et je parle d’absolu, quand tous vos lecteurs, pour peu qu’il en reste encore parmi les rares que vous aurez glanés, auront déserté vos feuilletons tristes et mal faits, quand vous serez à court d’idées et de crayons, ne venez pas me chercher, je n’y serai plus pour personne, voyez à quoi nous mènent vos caprices ! Vous voyez, n’est-ce pas ? …Vous le voyez ? …Dites, le voyez-vous ?
…Allons, ne pleurez pas, je vous pardonne, les larmes des autres sont ma faiblesse, je ne suis pas si dure qu’il y paraît. Bien sûr que vous avez besoin de moi. Et moi de vous ? ... Est-il bien utile de se lancer dans pareil débat maintenant, vous n’êtes pas, que je sache, tourmenté à ce point par l’interdépendance des êtres ? Bien sûr, quand il s’agit de nous deux, je veux bien le reconnaître… mais soyez raisonnable, à présent, l’heure tourne et il nous faut avancer. Gommez. Cette phrase, là, vous savez. Et n’en parlons plus.
Résumons : Patricia s’imagine des choses absurdes tandis que Caroline tatillonne du bout de l’orteil sur le parquet flambant neuf, comment dites-vous, déjà ? Jatoba. Merveilleux. Ce mot vous sauve de justesse d’une immense solitude.

Elle prend son temps, la secrétaire, c’est une employée consciencieuse qui ne rechigne pas à la tâche et ne dédaigne pas de prendre des initiatives. À preuve cette danse lentement exécutée devant sa supérieure, pointe le cou de pied tendu le pied se déroule la cheville est en extension talon et puis pointe à nouveau, le genou suit le mouvement le pied glisse sans accroc sans écharde ni éclisse d’aucune sorte, le pied droit rejoint le gauche et copie le mouvement le reste du corps accompagne, voici Caroline ballerine et Patricia baba.

Vous auriez pu vous l’épargner. Le baba. Veillez à rester dans un registre de langage, sinon d’écriture, aussi cohérent que possible. Vous n’étiez pas trop mal parti, vous aviez atteint un certain rythme, presque un style si l’on excepte l’absence de ponctuation très discutable de ce passage, et puis vous nous infligez ce baba. Patricia baba, rien que ça. Et puis quoi, encore ?

Caroline ondule sans hâte sur les lames de bois, ignorant la surprise qui agrandit les yeux de Madame la Directrice et négligeant le trouble qui, de nouveau, fait trembler le corps habituellement rigide de cette maîtresse femme. Quand Patricia, enfin, se ressaisit, elle n’a qu’un mot : « Cessez ! »

Je vous interromps à nouveau, rien du tout, une broutille : ce cessez est absurde, à l’évidence une femme de la trempe de Patricia, carriériste en diable et moderne comme pas une, ne saurait s’exprimer ainsi. Nous ne sommes plus au XIXe siècle, il faudra vous y faire, vous voguez d’un style à l’autre sans précaution, essayez de garder un cap ou c’est le naufrage assuré. Tenez, gommez. Plus fort. Ça fait un trou, tant pis.

Patricia se jette sur Caroline la plaque au sol s’assoit de tout son poids sur le corps affolant déchire ses vêtements et la viole à même le parquet sourde aux plaintes sensuelles de sa victime son désir décuplé par la lutte que celle-ci entame en vain son orgueil rassuré par les gémissements voluptueux que la secrétaire laisse fuser pour finir Jatoba râle-t-elle et la ponctuation si je veux !!!

Vous avez la vengeance aussi prompte que mesquine. Mais vous m’avez eue, je le reconnais, je m’avoue vaincue, sur un point tout au moins : conservez ce cessez, et cédez-moi en échange vos dernières lignes : elles sont très amusantes mais ne nous mènent pas loin, même Sade à ses débuts n’en aurait pas voulu. Ne lâchez pas la gomme, surtout, vous en aurez besoin.
Nous en étions aux entrechats et n’irons pas plus loin : sautons léger ou vous sauterez seul, vous voilà prévenu.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Radicaux libres

    J'adore ! Vraiment.
    Virtuosa bella, madame l'auteure !

    Posté par michèle pambrun, mercredi 10 juin 2009 à 09:35:28 | | Répondre
  • résumons

    Caroline & Patricia les personnages de la fiction en train de naître sous nos yeux, oeuvre d'un jeune (?) auteur conseillé par une écrivaine confirmée sinon connue.

    Chacun des quatre personnages prend la vedette à son tour (est-ce bien sûr?) et nous, lecteurs-voyeurs regardons tout ce monde s'agiter, écoutons les coups de gu.. de madame l'écrivaine sous l'oeil goguenard du jeune auteur qui prend de plus en plus d'assurance à la table de son petit appartement mansardé ; appartement que nous avons depuis longtemps quitté pour danser sur un parquet Jatoba flambant neuf, en compagnie de la Directrice Patricia et de la ballerine Caroline. Il y a longtemps que le feu couve. Le jeune auteur tente des percées...

    Posté par michèle pambrun, mercredi 10 juin 2009 à 19:14:27 | | Répondre
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