vendredi 10 avril 2009

Chroniques d'un super-héros, 8

Fabrice_mini
«
À grand pouvoir, grandes responsabilités ». Où ai-je entendu cette phrase ? Peu importe. Cette devise m’inspirait lorsque je suis monté dans le RER, à 18h02 précises. En parfait judéo-chrétien, baptisé, communié, confirmé, confessé, pratiquant couramment l’auto-flagellation, et bien sûr la masturbation sous regard divin, l’œil-qui-voit-tout, j’éprouvais une vague culpabilité quant aux bienfaits soudains que les dieux m’octroyaient. J’avais le pouvoir de soulever des montagnes, d’infléchir le cours du destin : il ne fallait pas garder cet avantage à mon seul profit. Je suis d’ailleurs persuadé que vous auriez fait comme moi. J’étais donc dans des dispositions altruistes quand les portes, annoncées par la sonnerie, se sont refermées. Ma journée m’avait ragaillardi, j’étais gonflé à bloc, un vrai bulldozer. J’ai sorti mon journal de ma serviette et me suis plongé dans l’actualité alors que le train s’engageait dans le tunnel. Il s’en passait des choses dans notre monde moderne… Je me sentais concerné par l’Humanité, solidaire, les habitants de Karachi, de Pékin ou Washington étaient mes frères. De temps en temps, je levais la tête et observais les autres voyageurs. Comme d’habitude à cette heure, la rame était occupée par des employés regagnant la banlieue, et des voyageurs, touristes ou hommes d’affaires, venant de Roissy. Ils allaient dépenser leurs devises dans notre belle capitale, flamber dans les bureaux de change. Toutes les langues, ou presque, étaient parlées dans ce Babel ferroviaire où s’entassaient les valises. Il y en avait de toutes les couleurs, de toutes les tailles, augurant de merveilleux périples. Je pensais vacances, paradis somptueux truffés de bikinis, allongé sous un ciel cocktail, quand l’angoisse a déboulé : une valise orpheline, là, par terre, posée à trente centimètres… « C’est à vous ? », ai-je demandé à ma voisine, jolie brune plongée dans le dernier best-seller. Négatif. J’ai poursuivi mes investigations : « C’est à vous Monsieur ? » Non. Mon sang n’a fait qu’un tour ; le rythme de ma voix s’est accéléré. « CéavouCéavouCéavou ? AvouAvouAvou ? Vou ? Vouououou ? » Je me suis mis à déclamer d’originales onomatopées, inconnues dans mon vocabulaire. Je suppose que j’étais porté par mon sens arachnéen, cette manière très particulière qu’ont les super-héros, surtout les tisseurs de toile, d’avoir instantanément à l’esprit toute la topographie d’une scène, le monde s’affiche dans votre esprit en un éclair ! J’écrasais des pieds, renversais des enfants, éventrais des sacs pour obtenir une réponse… Mais rien, toujours rien, absolument rien, la valise était sans propriétaire. Horreur. Animé par le sens de mes nouvelles responsabilités, j’ai engagé la procédure : « Messieurs dames, pas de panique, il y a une bombe… Je vous prie de vous regrouper à l’extrémité du wagon. Tout ira bien, n’ayez pas peur… J’ai la situation en main… » Ça n’a pas été aussi bien qu’au cinéma : j’ai déploré piétinements, cris d’outre-tombe et signes de croix. « Je vous en prie messieurs dames, gardez votre calme, ayez confiance… » Ils se sont rassemblés tant bien que mal dans un coin. Une fois cette manœuvre effectuée, je suis retourné sur mes pas pour affronter le danger. Des musiques pleines de violons, de percussions, tonnaient dans ma tête, je voyais les caméras filmer la scène. Nous approchions de Châtelet les Halles : il ne fallait pas tarder. Je me suis emparé courageusement de l’objet et, sans trembler, je l’ai jeté par la fenêtre. Je me suis agenouillé aussitôt, j’ai fermé les yeux et compté dans ma tête. L’explosion n’a pas eu lieu. Une voix a résonné dans le compartiment, pleine de furie et d’animosité. Elle appartenait apparemment à la langue américaine. Je me suis relevé : un géant rouge de colère remontait l’allée dans ma direction. « Hey you, bastard, it’s my suitcase ! What the fuck are you doing ! » Il portait une chemise hawaïenne, des lunettes de soleil et un chapeau texan. Il semblait m’en vouloir pour quelque chose. Quand un policier nous a séparés, ou plutôt a isolé mon agresseur, lequel, de manière aléatoire mais décidée, me bourrait de coups, j’ai compris qu’il ne faut pas irriter les citoyens américains en proie au décalage horaire : ils deviennent agressifs, vindicatifs même.

(…) A suivre

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chroniques d'un super-héros, 8

    Si un jour je vois Patrick Platon Pétrovitch dans le métro, que ce soit à Toulouse, Paris, Bruxelles ou Lausanne, je surveille mon sac !

    Posté par michèle pambrun, vendredi 10 avril 2009 à 17:08:09 | | Répondre
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