jeudi 19 février 2009

Ambiguïtés de l'ubiquité

Stephane_mini

Inactuel. Résolument inactuel. Désespérément inactuel. Je me suis juste trompé d’époque. Mes collègues n’en savent rien : ils croient que je travaille avec eux, mais en fait, je suis pigiste à la Revue Indépendante. Parfois même, quand la chance me sourit, je parviens à glisser quelques vers dans La Plume.

Le midi, quand les bureaux se vident et que mes voisins filent au self moi je m’éclipse. Je casse généralement la croûte avec Huysmans, dans un petit troquet douteux, près du Jardin du Luxembourg. Il me parle de ses travaux en cours, de ses démêlés avec cet emmerdeur de Bloy. Quand il s’emporte, il tire nerveusement et comiquement sur son bouc de satyre.

Puis, lorsqu’il me reste un peu de temps avant de retourner travailler, je siffle rapidos une absinthe ou deux avec ce pauvre vieux Verlaine qui accuse de plus en plus le coup. Il radote un peu, cause de Dieu, de Rimbaud qui s’est bien foutu de lui. Que voulez-vous, les jeunes ne respectent plus rien. Ils écoutent du rock et lisent des mangas. Il en a même vu un, l’autre jour, qui pensait que Paul Fort était une marque de bière. Putain de décadence ! Même les poètes ne savent plus faire d’alexandrins…

Et quand vient le soir et que l’allumeur de réverbères commence à slalomer entre les calèches avec son allume gaz, j’attrape mon gibus, je range mes protèges coudes dans mon tiroir, et je file chez moi. Parfois, j’entends des klaxons qui se répondent par-delà les fortifs : quelques apaches qui s’accrochent, probablement...

Ce soir l’air est doux et il n’y a rien à la télé. Après manger, si Jean Lorrain est libre je lui enverrai un mail : nous irons traîner dans quelques caboulots sordides, humer le fumet rance de syphilitiques danseuses. Nous rentrerons fourbus et un peu gris, au milieu de la nuit, dégoûtés de nous-mêmes mais prêts à remettre ça dès le lendemain !

Quelques heures de sommeil suffiront, et tout recommencera : rasage, petit déjeuner, lecture du dernier numéro de la Revue des deux Mondes. Demain, par exemple, je sais déjà que la journée sera bonne : le midi, je doit manger avec mon vieux pote Jules (Laforgue) qui prépare ses malles pour partir en Allemagne !

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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Commentaires sur Ambiguïtés de l'ubiquité

    Pandémie de schyzo sur la France. (Avec i grec ça fait plus snob.)

    Tiens les barrières génétiques des races ont encore cédé. Une maladie des rond-de-cuire s'est emparée d'un critique littéraire et chroniqueur. Si le spleen de la résistance rêvante et le trouble de la personnalité touchent aussi ces gens là, notre France est vraiment au bord du gouffre. Les commentateurs et publicistes des arts vont enfin avoir des soucis de créateur. Bien fait !

    Ceci dit l'absinthe de chez Les Frères Tang vient bien des alpages de Taïwan. Je ne vous la recommande pas. Par contre on a aimé ce petit trot d'essais sympathique. Merci l'Artiste. A la semaine prochaine. Narval.

    Posté par Narval, jeudi 19 février 2009 à 10:52:22 | | Répondre
  • Quelle routine que l'inactualité! "Absinthe,syphilitiques danseuses, caboulots" cloches, oiseaux migrateurs de l'esprit d'un autre temps... L'ennui a de la cuisse, le dos barge et les dents blondes.
    Ah! Mais ça c'est du racontar qui fait monter la mayonnaise nostalgique... On va donc aussi faire ses malles pour l'Allemagne, pour jeudi prochain...

    Posté par Stéphane Prat, jeudi 19 février 2009 à 10:53:56 | | Répondre
  • "le midi, je doit manger avec mon vieux pote Jules (Laforgue) " Veinard....!!!!!!


    Litanies des derniers quartiers de Lune

    Eucharistie
    De l'Arcadie,

    Qui fais de l'œil
    Aux cœurs en deuil,

    Ciel des idylles
    Qu'on veut stériles,

    Fonts baptismaux
    Des blancs pierrots.

    Dernier ciboire
    De notre Histoire,

    Vortex-nombril
    Du Tout-Nihil,

    Miroir et bible
    Des impassibles,

    Hôtel garni
    De l'infini,

    Sphinx et Joconde
    Des défunts mondes,

    Ô Chanaan
    Du bon néant,

    Néant, la Mecque
    Des bibliothèques,

    Léthé, Lotos,
    Exaudi nos !

    Jules Laforgue

    Posté par aglaé, jeudi 19 février 2009 à 11:52:51 | | Répondre
  • Merci pour vos encouragements ! Je vois que la confrérie des nostalgiques de l'absinthe n'a pas de mal à trouver de nouveaux membres !

    Et promis, Aglaé, la prochaine fois que Jules m'invite au resto, tu seras de la partie !!!

    Posté par SB, jeudi 19 février 2009 à 12:06:07 | | Répondre
  • La prochaine fois que vous cassez la croûte avec Joris-Karl, rappelez-lui que quand Léon emmerde quelqu'un, c'est qu'il l'estime encore! Ah, et puis aussi, il parait que TF1 tourne une adaptation de Sainte Lydwine de Schiedam, avec Jeanne Moreau dans le rôle éponyme; ça va lui faire plaisir.
    Bien à vous.

    Posté par solko, jeudi 19 février 2009 à 12:21:12 | | Répondre
  • @ Solko : Bigre ! Si les descriptions des misères endurées par la sainte sont telles que JKH le dit, " Massacre à la tronçonneuse ", à côté, ce sera de la rigolade !

    Posté par SB, jeudi 19 février 2009 à 13:57:25 | | Répondre
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