vendredi 20 février 2009

Chroniques d'un super-héros, 1

Dans tous les pays que j’ai vus, quelque chose qui ressemblait au manteau d’Akaki Akakiévitch était le rêve passionné de tel ou tel individu rencontré par hasard - qui n’avait jamais entendu parler de Gogol.

Vladimir Nabokov

Fabrice_mini

Je couche avec Spiderman, enfin, pour être un peu plus précis, et Dieu sait qu’il faut l’être en ce monde, la précision est une sainte vertu, une bénédiction moderne, je dors, toujours sur le ventre, la tête tournée vers l’est, dans une position vaguement fœtale, à la perpendiculaire de son épaule gauche. Elle est imposante. J’évalue la distance qui nous sépare à quarante-deux centimètres environ. Des strates de papier peint jauni, défraîchi, de plâtre inégalement réparti sur une membrane de béton armé dont les grilles, devais-je dire les griffes, se dressent entre l’homme araignée et moi. Il ne connaît que la position verticale, me tourne obstinément le dos, et c’est tant mieux comme ça : je n’ai, ou plutôt je n’avais (les choses ont bien changé), aucune admiration, aucune considération pour un type en collant rouge et bleu, un adolescent attardé qui s’amuse à tisser sa toile, défend la veuve et l’orphelin, provoque de gigantesques embouteillages et, accessoirement, avec un succès pour le moins inégal, il faut le souligner - le super-héros a parfois ses limites -, dragouille Mary Jane. Je trouve ça ridicule, si ce n’est vulgaire. Il faut néanmoins reconnaître que Spiderman a changé ma vie. Considérablement. Ce serait malhonnête, ce serait même cruel de dire le contraire.

Par où commencer ? Ah oui, certainement par le jour où, en quelque sorte, ça a commencé.
Il était donc une fois.
Non, il était plusieurs fois, déjà mieux.
Ne pas dire « était » mais « sont », les choses sont, elles arrivent, s’imposent, et voilà, nous y sommes, dans le présent des super-héros.

« Allez ouvrir la porte Madame Humbert, je vous prie… »
Voici le fin, disons plutôt, en la circonstance, le « premier mot » de l’histoire. La destinataire de cette phrase, prononcée avec une mâle assurance, accompagnée d’un geste impératif de la main droite, le bras tendu, l’index virilement pointé, est restée comme deux ronds de flan. Elle a d’abord écarquillé ses yeux bleus délavés, à la limite de la rupture, frappée d’une soudaine exophtalmie, et m’a fixé. Bovinement. Son corps était immobile, figé. Ses doigts, qui s’apprêtaient à taper le mot de passe de l’ordinateur, mystérieux sésame engageant placidement une journée de travail, semblaient incontrôlables, doués d’une vie propre. Ils sont restés longtemps au-dessus du clavier, comme en orbite indécisionnelle, avant de céder à l’attraction terrestre et d’atterrir sur les touches. Un ange passe dans la rue, une sirène se fait entendre au carrefour et la voici qui ôte ses lunettes, les pose à droite de son bureau, au pied du cadre en verre où trône une photo de son mari, Saint Monsieur Humbert, honorable dirigeant d’une agence de pompes funèbres, puis, la bouche effectuant de drôles de mouvements, se fermant/s’ouvrant, s’ouvrant/se fermant, se fermant/s’ouvrant, telle une porte d’ascenseur un peu déglinguée, une carpe en manque d’air parvenue dans le hall d’un aéroport, un organisme détraqué, en quelque sorte, la voici donc qui s’exécute.

L’incident a fait du bruit dans la maison. D’abord la porte, claquée à la manière d’une guillotine, puis, dans le silence trompeur, faussement pacifié, les rumeurs. Chaque matin, entre 9h00 et 9h15, le facteur apporte le courrier. Il sonne à l’interphone et attend qu’un employé vienne lui ouvrir. Madame Estrosa, préposée à l’accueil, devrait s’en acquitter. Cette tâche lui incombe, me semble-t-il. Or, comme par un fait exprès, Madame Estrosa n’est jamais à son poste lorsque débarque le fonctionnaire : elle se trouve à l’étage supérieur, assise sur un banc de bois dont nul ne pourra la déloger, dégustant son café du matin avec un groupe de collègues – plus qu’un acquis social, la caféine a valeur de boisson divine, c’est une cure de jouvence, un Graal au quotidien. Le postier pourrait piaffer d’impatience, se lasser et, sans réponse de notre part, repartir avec ses plis : vision d’apocalypse. Nous avons besoin de ce combustible de papier, de ces factures, contrats, commandes, invitations et autres courriers officiels. Il faut par conséquent lui ouvrir, sans attendre. La solidarité et l’esprit d’équipe étant de mise au sein de notre maison, les salariés les plus proches sont tenus de faire face. Mon bureau jouxte le hall d’entrée : il revient à mon service d’introduire le visiteur. Depuis maintenant neuf ans et sept mois, c’est-à-dire deux mille sept cents jours ouvrés, je me suis toujours déplacé pour ouvrir la porte. Pas une fois Madame Humbert ne s’est levée. Sauf en ce jour nouveau, fondateur, où, agacé par son mutisme, exaspéré par une décennie de moquerie et de d’insubordination caractérisée, j’ai fait preuve d’autorité. J’ignorais encore tout, à cette époque, du changement qui s’opérait en moi, de la métamorphose, je n’avais pas vu l’icône l’héroïque.

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. « Petrovitch a pété les plombs ! » (disaient-ils dans les couloirs). Mon acte de bravoure les interloquait : je devenais rebelle à leurs yeux. « Rebelle » est un paradoxe car je suis chef comptable et Madame Humbert est ma subordonnée. Apparemment, je suis plus « comptable » que « chef ». Ne me demandez pas comme ça, de but en blanc, de vous expliquer pourquoi j’en suis arrivé là ; laissez-moi un peu de temps… J’avoue que mon rapport à l’exercice de l’autorité est délicat, problématique. Je peine à donner des ordres, à imposer mon point de vue au sein, et sans doute aussi à l’extérieur de l’entreprise. Le « management », comme on l’appelle de nos jours, n’est pas une donnée évidente pour moi, un concept que mon caractère apprivoise avec plaisir. Confier une tâche à un collègue, surtout s’il s’agit « d’une » collègue, m’est aussi difficile que de faire des reproches à un serveur, au restaurant. Certains n’hésiteront pas à renvoyer le plat, demanderont à parler au patron et refuseront de payer en prenant leurs voisins à témoin. Je compte parmi les clients qui ne font jamais d’esclandre : ils mangent une pizza froide et hors de prix qu’ils n’ont pas commandée. C’est d’ailleurs ce qui advient chaque semaine, dans le petit restaurant sicilien où je viens déjeuner. Le patron me refile une fois sur trois une « Calzone », alors que je désire une « Regina » (je suis plutôt un homme à habitude, il faut avouer). Je devrais aller manger ailleurs, mais le quartier du nord de Paris où je travaille offre peu de choix en matière de restauration. Quelques brasseries, une flopée de chinois, un restaurant oriental où je n’ai pas voulu exposer mes fragiles intestins, et c’est tout. La « Calzone carbonisée » est donc mon ordinaire, ou presque.

(…) A suivre

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chroniques d'un super-héros, 1

    vendredi, 9h.

    Posté par Stéphane Prat, vendredi 20 février 2009 à 11:08:18 | | Répondre
  • Où l'on retrouve avec bonheur le monde absurde des petits fonctionnaires à la face au teint hémorroïdal !

    The Amazing Spider-Man, le Manteau et le fantôme d'Akaki Akakiévitch, Gogol célébré par l'auteur du fantastique Feu Pâle, Mary Jane Watson la rivale heureuse de Gwen Stacy pour la conquête du coeur de Peter Parker, Madame Estrosa accro à la pause caféine, Madame Humbert bovinement bienvenue, et notre héros, plus comptable que chef, Petrovitch, peut être un lointain descendant de feu Ivan Pétrovitch Bielkine, réfugié par ici pour échapper à la terreur de sa femme de ménage qui calfeutrait pendant les hivers russes toutes les fenêtres de la maison avec la première partie d'un de ses romans inachevé, dans tous les cas, une belle bande de figures convoquées à dessein pour ce premier vendredi.

    On est bien parti pour s'amuser et s'impatienter, selon la loi du genre, avec un univers à la Melville, morne et banal petit royaume de ces gens là, et avec la présence insidieuse d'un fantastique qui nage dans l'obscur magma grouillant sous la surface de ce petit monde figé....brrrrr.

    Salut à l'Auteur pour son petit cadeau à épisodes dans le plus pur style de la production du temps, du bon temps des Nouvelles que ma Mère Grand pouvait lire dans sa presse quotidienne. Impatiemment, à vendredi prochain.

    P.S Si vous ne voulez pas de votre Calzone, je suis preneur. C'est ma préférée.

    Bien à vous. Narval.

    Posté par Narval, vendredi 20 février 2009 à 13:53:22 | | Répondre
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