mercredi 25 mars 2009

Dégrossir le trait

Emmanuelle_mini
V
ous acquiescez. Tant mieux. Vous comprenez ce que je veux dire, et si bien maintenant que vous écrivez sans discontinuez : Caroline, avec sa fantaisie toute neuve, n’a soudain plus rien à voir avec la secrétaire pâlotte et mal fagotée que vous aviez commencé à dépeindre. Voici que vous entrez dans ses délires. Doucement, ne forcez pas le trait. Travaillez un peu le vocabulaire, trouvez les mots qu’il faut pour donner corps à sa rêverie. Vous invoquez le fantasme, il semblerait que vous ne puissiez vous empêcher de recourir aux solides ficelles de l’érotisme, terrible handicap si vous voulez m’en croire, vous ne me facilitez pas la tâche ! Allons, soyez plus fin, il y a d’autres ressorts ! Vous persistez ? Très bien, je fermerai les yeux pour cette fois tant je vous vois inspiré et prêt à prendre cet envol qui vous manquait jusque là. Allez-y, décollez. Ce n’est peut-être pas si mal, après tout. Caroline prend de l’épaisseur de manière inattendue, s’élève au-dessus de sa médiocre condition, et…

Fouette, cocher !

Stop.
Je me doutais que vous iriez trop loin. Vous en faites trop. Elle rêve, dites-vous ? Elle parle dans son sommeil ? Au bureau ? C’est complètement idiot, personne n’y croira : réveillez-là et poursuivez. En supprimant le cocher. Le fouet aussi, bien sûr. Il nous faut une histoire. Qui tienne un peu debout. Mais oui, tout simplement, et ne m’accusez pas d’être classique, rétrograde ou pragmatique. Vous écrirez du Kafka quand vous serez Kafka. Maintenant, taisez-vous et travaillez.
Face-à-face obligé de vos deux créatures. D’accord, il faut qu’elles se rencontrent, ces prémisses sont incontournables. Des dialogues, vous avez raison, il en faut ; mais n’en abusez pas, vous risquez d’épuiser vos personnages avant même de leur avoir donné corps. Patricia prend un pli nouveau, Caroline se révèle, elles s’extirpent soudain de la masse de leurs pareilles. Si vous faites ce qu’il faut on se souviendra d’elles, que ce soit en bien ou en mal n’a aucune importance, l’essentiel c’est l’impact, l’habileté de la frappe et l’effet de surprise, le ravissement qui s’ensuit, et la page qui se tourne comme d’elle-même…
Mon bavardage vous agace ? Mes discours vous déconcentrent? Dans ce cas, brisons-là, comme on disait en d’autres temps où la littérature n’était pas un vain mot et les littérateurs de vulgaires pisse-copies. Je vous laisse à votre brouillon et à vos incertitudes. Restez en panne. Bientôt, vous serez désespéré, croyez-m’en, et vous jetterez tout, mon intervention aura au moins servi à cela. Car, pardonnez ma sincérité, j’avoue caresser l’idée de vous dissuader d’écrire. À tout jamais peut-être, je vois grand.
Vos mains tremblent et vous serrez les dents. …La tentation est forte de broyer entre vos doigts vos héroïnes de papier, vous m’en voulez, n’est-ce pas, et cependant ma proposition vous semble, soudain, parfaitement envisageable. Car à quoi bon écrire, un roman qui plus est ? Surtout quand on ne s’en sent pas la fibre, et qu’on n’en a pas le talent ?
Alors adieu. Cette rencontre aura été brève, mais en tous points intéressante et, contre toute attente, très utile : j’aime l’idée d’avoir pu vous sortir d’un mauvais pas, vous allez enfin pouvoir revenir à une vie normale. Allumez la télévision et ouvrez une bière, la vraie vie recommence !

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Commentaires sur Dégrossir le trait

    CONTREPOINT

    Fouette, cocher !

    Allez-y. Continuez. Examinez toutes choses intensément et sans relâche. Sondez et scrutez chaque élément et sans relâche. Ne la lâchez pas ! ne la parcourez pas à la va-vite, comme si elle était comprise, mais au contraire suivez-la jusqu'à voir dans le mystère de sa spécificité et de sa force propres.

    Admirez ce monde qui jamais ne vous boude - comme vous admireriez un adversaire sans le quitter des yeux, ni vous éloigner de lui.

    L'une des petites choses que je sais sur l'écriture est la suivante : dépensez-la tout entière, lancez-la, misez la, perdez la, tout entière, tout de suite, à chaque fois.

    Ne gardez pas par-devers vous ce qui vous semble bon, pour un autre endroit de votre roman, ou pour un autre livre. Donnez-le, donnez-le tout entier, donnez le maintenant. La tentation de mettre de côté quelque chose de bon pour un endroit meilleur, pour plus tard, est le signal de le dépenser maintenant.

    Autre chose émergera plus tard quelque chose de mieux. Toutes ces choses viennent par-derrière, par en dessous, comme l'eau d'un puits.

    De même, la tentation de garder pour vous seul ce que vous avez appris est non seulement honteuse, mais aussi destructrice. Tout ce que vous ne donnez pas librement et en abondance devient perdu pour vous. Alors vous ouvrez votre coffre-fort et vous découvrez des cendres.

    Après la mort de Michel-Ange, on trouva dans son atelier un morceau de papier où, avec l'écriture de sa vieillesse, il avait rédigé un mot destiné à son apprenti . "Dessine, Antonio, dessine, Antonio, dessine et ne perd pas de temps !."

    Au mieux, la sensation d'écrire est celle de toute grâce imméritée. Elle vous est octroyée, mais seulement si vous la recherchez. Si vous vous mettez en quatre, vous vous rompez le dos, vous vous brisez le coeur, vous vous cassez la tête.Alors seulement, mais seulement alors, cette grâce vous est octroyée.

    Dans un recoin de votre champ de vision vous discernez
    un mouvement. Quelque chose se déplace dans l'air, se dirige vers vous. C'est un paquet ceint de rubans et de noeuds. Il a deux ailes blanches. Il vole droit sur vous. Vous pouvez lire votre nom écrit dessus.

    Voilà vous y êtes, vous avez la grâce, continuez, n'allumez pas la télé, restez hors du monde pour ces instants décisif au bout de votre plume, de vos doigts, de vos mains.

    La vraie vie d'écrivain commence.


    Milena je t'aime, je n'ai jamais cessé de t'aimer, mon amour pour toi est ma prison de lumière.

    Narval sic transit.

    Posté par Narval, mercredi 25 mars 2009 à 21:02:13 | | Répondre
  • En y réfléchissant, je me dis que peut-être votre intention est finalement de nous décourager d'écrire, nous, pauvres lecteurs, qui pourrions avoir quelques velléités d’écriture. A moins que vous ne jetiez sur vous-même un regard ironique, en vous demandant ce que finalement vous êtes allée faire dans cette galère…

    Posté par Feuilly, mercredi 25 mars 2009 à 23:49:58 | | Répondre
Nouveau commentaire