¿ Les 7 mains ¿

Sept écrivains, un cahier

dimanche 28 juin 2009

Bilan d'incompétence

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- Quand je regarde vos chiffres, j’ai des doutes. Peut-être n'étiez-vous pas fait pour ce projet.

- Le dimanche n’était pas un jour facile.

- Certes, la messe vous a fait du tort.

- Télé Foot aussi.

- Pourtant, avec le printemps pourri qui fut le nôtre, j’espérais une remontée de la fréquentation sur les fins de semaine. Mais non, rien, vous êtes resté bien en dessous de vos collègues. Tenez, regardez ce tableau.

- Quel tableau ?

- La Nef des fous.

- Jérôme Bosch… Je n’aime pas l’école allemande.

- Je vous parle du tableau des chiffres de fréquentation des Sept mains. Regardez les chiffres de vos collègues. Regardez les vôtres.

- C’est sûr, mes chiffres ne sont pas brillants. Mais que pouvais-je faire ? Écrire des textes sur Britney Spears ou Paris Hilton ? Placer « fellation », « petite culotte » et « sex tape » toutes les trois phrases pour attirer les internautes ?

- Ne soyez pas de mauvaise foi. Vos collègues n’ont rien fait de cela. Certes Claire a parfois parlé de ses fesses…

- Si seulement ma mère avait accès à Internet, j’aurais pu mieux faire. Mais elle ne comprend rien à l’informatique. Elle a encore un Minitel, c’est pour vous dire. Vous noterez cependant que ma sœur est venue chaque semaine. Vous savez si les autres ont une grande famille ? Cela pourrait tout expliquer.

- Ne vous enfoncez pas. Dites, pour votre gouverne, Bosch n’est pas allemand.

- Je sais, et je n’ai rien contre l’école allemande d’ailleurs. J’avais même un poster de Franz Beckenbauer dans ma chambre quand j’étais petit, et je me laisse parfois absorber par un épisode de l’inspecteur Derrick. Je disais ça pour vous taquiner.

- Alors si vous appréciez la culture allemande, peut-être accepteriez-vous de m’accompagner à un concert de hard rock allemand ?

- Hard-rock ? Allemand ? Dans la même phrase… Vous me posez une colle ? Ne me dites rien, je sais que c’est une figure de style, je l’ai sur le bout de la langue…

- Rammstein.

- Ha, ben non, celle-là, je ne la connaissais pas.

- Non, Rammstein, c’est le nom du groupe de hard-rock allemand.

- Ha, et c’est comment ?

- Comme du Wagner mais à la guitare électrique.

- Le genre de musique qui peut donner envie d’envahir la Pologne... Ça ne va pas plaire à Redonnet.

- Oui, vous avez raison. Je crois qu’il vaut mieux en rester là.


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dimanche 21 juin 2009

Virage, 10

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E
ric s’est levé tôt ce matin. Tout le monde dort encore. Les travaux de force se font toujours le matin, à la fraiche, s’était-il dit la veille en s’endormant. Camille et lui avaient discuté longuement, de leur couple bien sûr, de la vie en général, de ce qu’ils ne savaient pas l’un de l’autre malgré toutes les années partagées. Camille lui avait raconté encore une fois l’épisode de ses dix-huit ans et l’affection de son père après la mort de l’oncle. Eric s’était dit un instant qu’il pouvait lui dire la vérité, et puis finalement non.

Il n’est pas sept heures quand il commence à couper les longues feuilles du plumeau. Il progresse doucement dans la masse de verdure. Il se blesse parfois légèrement sur les bords coupant du feuillage, s’abîme les mains en tentant d’arracher les tiges mortes mais chargées d’humidité. Il n’a pas trouvé de gants de jardinage dans l’atelier du père de Camille mais il s’est mis au travail sans attendre ; il veut faire une surprise à sa femme et à sa belle-mère.

Camille pénètre dans la cuisine. Elle est encore engourdie de sommeil. Elle prépare du thé, se dirige vers la fenêtre en attendant que l’infusion se fasse. Elle aperçoit Eric penché dans le plumeau. Elle sourit. Lui qui n’est pas capable de planter un clou sans se taper sur les doigts, se dit-elle, le voilà qui s’attaque à des travaux d’homme. Elle le voit qui se redresse, il tire avec difficulté un objet qui semble coincé dans les feuillages.

Quand Eric ouvre la porte, Camille est en train de se servir une tasse de thé. Elle n’a pas vu arriver son mari. Il transpire malgré la fraîcheur matinale. Il est couvert de débris de feuilles et de poussière. Planté sur le seuil, il regarde Camille. Le monde semble s’être écroulé sur ses épaules. Avec difficulté, il lui dit qu’il faut qu’ils parlent. Il doit prendre le risque de lui révéler toute l’histoire. Dans ses mains, il tient une vieille roue pleine de terre, au pneu dégonflé.

FIN

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dimanche 14 juin 2009

Virage, 9

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Eric laisse Camille prendre quelques mètres d’avance, puis lui emboîte le pas en direction de la maison. Il a noté, depuis quelques semaines, le changement d’attitude de sa femme ; il sent que quelque chose est venu perturber leur équilibre. Depuis sept ans, il vit avec elle un amour parfait au point de dire parfois que le paradis sur terre n’est pas un endroit précis de la planète mais un territoire imaginaire à conquérir à deux, un espace qui ne se trouve nulle part et qui s’appelle l’amour. Eric écoute trop de chansons romantiques écrites par de mauvais paroliers qui cherchent à séduire la ménagère de moins de cinquante ans et qui ne se doutent pas des dégâts qu’ils peuvent provoquer. Chaque matin au volant de sa voiture, il branche son autoradio sur la fréquence d’une station spécialisée dans la diffusion de chanteurs sirupeux qui n’hésitent pas à dire des choses un peu guimauves et en tendues comme « entre elle et moi, plus il y a d’espace et moins je respire ». Et chaque fois qu’il entend ce genre de phrases, il ne peut s’empêcher de penser à Camille. Certains matins, il se dit qu’il pourrait faire demi-tour, venir rejoindre Camille. Mais il ne le fait jamais.

Et c’est dommage, car c’est exactement ce que Camille espère de lui. De la surprise. Camille sait bien que son mari l‘aime, que son amour lui est acquis. Elle sait aussi qu’elle l’aime, mais elle se dit que l’amour n’est pas toujours suffisant et se demande si après tout elle ne préfère pas l’incertitude. Elle pénètre dans la maison, aperçoit Eric qui vient derrière elle, ferme la porte cependant.

Eric s’arrête. Il a vu le regard de Camille, puis le panneau de la porte se rabattre. Il allume une cigarette. Elle a besoin d’être seule, se dit-il, c’est normal, son père est mort. Mais il ne peut s’empêcher de penser à ce prénom, Vincent. Il ne se fait pas d’illusion. Qu’elle ait couché avec ce type ou pas importe peu à ses yeux. Ce qui le dévore, c’est de savoir que le regard de Camille s’est un instant détourné de lui pour se poser un autre. Il regarde le jardin, cette vaste étendue de gazon et ce plumeau, immense en contrebas. La porte s’ouvre à nouveau dans son dos. Camille vient vers lui. Il ne se retourne pas. Elle passe ses mains autour de sa taille, appuis son visage sur son dos. Il inspire une grande bouffée d’air frais, jette sa cigarette. Pose sa main sur la sienne.

- Ce plumeau est énorme, dit-il
- Maman veut le faire couper. Elle le trouve trop gros.
- Je pourrai m’en charger.
- Tu ferais ça ?

Il se retourne. Il l’embrasse. Elle lui sourit. Eric sait que ce Vincent disparaîtra très vite.

A suivre…

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dimanche 7 juin 2009

Virage, 8

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«
Qu’il aille au diable, se souvient Camille. Il ne le pensait pas vraiment. »

Pourtant cette nuit-là, celle de ses dix-huit ans, l’oncle Henri avait pris le chemin de l’au-delà : une rupture d’anévrisme l’avait laissé étendu au beau milieu de son garage. Et durant les quinze années qui avaient suivi, son père avait vécu dans le doute et la culpabilité. Jusqu’à la semaine dernière où son tour était venu.

Camille se promène dans le jardin, celui dans lequel elle a grandi. Odile sa sœur est dans la maison avec sa mère et le reste de la famille. Camille déteste les réunions qui suivent les obsèques, les évocations collectives d’instants partagés avec le défunt et les sourires mélancoliques de circonstance. Chaque fois, ce sont ceux qui sont les moins proches qui en racontent le plus, les autres, les intimes préfèrent se taire.

Perdue dans ses pensées, elle n’entend pas son mari qui vient derrière elle, pose sa main sur son épaule. Elle sursaute.
- Tu m’as fait peur, Vincent !
- Vincent ? C’est qui ça, Vincent ?
- Je ne sais pas, Eric, répond-elle d’un air agacé. J’étais perdu dans mes pensées, je ne sais plus où j’en suis.

Eric la prend dans ses bras. Camille soupire. C’est avec Vincent qu’elle voudrait être en ce moment, ce garçon rencontré au café près de son bureau avec lequel elle espère oublier la monotonie de son mariage. Vincent, elle le sait, n’est pas l’homme de sa vie, mais il présente l’énorme avantage de ne pas être Eric avec lequel elle est mariée depuis sept ans. Sept ans, c’est un cap, a-t-on l’habitude de dire. Elle ne sait pas si cela est vrai mais elle doit reconnaître qu’entre eux, il n’y a plus de mystère.

- A quoi tu penses ?
Camille se détache d’Eric.
- A mon père, bien sûr. A quoi veux-tu que je pense ?
- A ce Vincent, par exemple.
- Il n’y a pas de Vincent. Je pensais au soir de mes dix-huit ans, si tu veux savoir. Ce soir-là, la baie vitrée du salon a explosé sans que jamais personne ne puisse expliquer comment. Mon oncle et mon père se sont engueulés. Mon oncle est mort la nuit suivante. Mon père ne s’en est jamais vraiment remis. Il pensait que son frère était mort par sa faute. Personne ne pourra jamais oublier le soir de mes dix-huit ans.

Eric pince les lèvres légèrement. Lui non plus ne l’a pas oublié ce soir-là. Mais jamais il n’en a parlé à Camille.
- J’espère qu’ils parviendront à se réconcilier s’ils se retrouvent là-haut.
- Qui ça ?
- Mon père et mon oncle.
Camille soupire encore, file vers la maison. Eric reste planté là dans le jardin, à côté du plumeau, immense. Il regarde sa femme s’éloigner. Il se demande ce qu’a bien pu devenir Matthieu.

A suivre…

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dimanche 31 mai 2009

Virage, 7

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D
e grandes plaques d’aggloméré remplacent la baie vitrée. Sur son vélomoteur, Eric passe devant la maison. Il s’arrête une centaine de mètres plus loin, fait demi-tour. Repasse. Mais de nouveau, il ne voit rien. La cour est vide, la maison silencieuse. Sous son casque intégral, il a chaud, trop chaud. Il tourne la poignée d’accélération, file vers le village en pestant contre Matthieu, sa voiture et son permis de conduire qui sent encore la Préfecture.

A l’intérieur, Camille ne voit rien non plus. Son père a procédé à une réparation de fortune hier soir. Elle ouvre la porte d’entrée pour laisser passer un peu de lumière. Elle entend le moteur d’une mobylette qui passe en direction du village. Comme le moteur de la Renault de l’oncle Henri hier soir, se dit-elle. La fête d’anniversaire a tourné court. Après le départ de l’oncle Henri, Françoise, sa femme, a débouché la bouteille de champagne dans un entrain forcé dont personne n’a été dupe. Le père de Camille est ensuite allé fouiller dans le garage, y a trouvé des planches, s’est occupé de la baie vitrée. Sa mère a débarrassé les restes du gâteau. Sa tante s’est mise à laver les verres. Camille est montée dans sa chambre, s’est étendue sur le lit. Elle s’est mise à compter les coups de marteau. Elle avait l’impression que son père clouait le couvercle du cercueil de son enfance.

Devant la gendarmerie, Eric voit la voiture du père de Camille. Il la connait bien. Il est le seul du coin à rouler en Fiat quand tout le monde, ou presque, achète sa voiture chez Henri, le garagiste-concessionnaire Renault installé près du stade. Eric sent le sang affluer vers son visage, son pouls s’accélère. Il freine, entre sur le parking de la gendarmerie, gare sa mobylette. Il retire son casque qui lui tient chaud. Il a l’impression que son crâne est sur le point d’exploser. Il gravit les marches de l’édifice public. Il faut qu’il sache. Il ouvre la porte. Face à lui se tient, le père de Camille. Eric blêmit. Un gendarme sort d’un bureau, tend un papier au père de Camille. « Voici le double pour l’assurance », ajoute-t-il. En sortant, le père de Camille sourit à Eric, lui demande s’il a vu un fantôme. Eric soupire de soulagement.

Assise sur le seuil de la porte d’entrée, Camille boit son bol de thé, comme chaque matin. Elle laisse son regard courir sur le jardin derrière la maison, au-delà de la cour. La pelouse impeccable, les massifs de rosiers bien entretenus et plus loin, en contrebas, l’énorme plumeau qui pousse au-dessus du puisard dans lequel s’écoulent les eaux usées de la maison. Elle n’oubliera pas ces dix-huit ans, c’est une chose certaine. Elle aimerait bien savoir cependant ce qui s’est passé. Quel phénomène étrange, surnaturel peut-être, a fait voler en éclat la baie vitrée, écrasé son gâteau d’anniversaire ? Une voiture pénètre dans la cour. C’est son père. Il gare sa Fiat, descend, s’approche de sa fille.
- J’ai porté plainte.
- Contre qui ?
- Personne.
- Et tonton Henri ?
- Qu’il aille au diable.

A suivre…

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dimanche 24 mai 2009

Virage, 6

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- C
omment peux-tu en être si sûr ?
- C’était une Renault, j’te dis. Tous feux éteints. Je l’ai entendu qui filait en douce, moteur au ralenti. Petite cylindrée, Twingo ou Modus. Pas plus. Je connais mon métier bon sang. Trente ans que je répare des voitures, que j’écoute leur mécanique. Pour toi c’est du bruit. A moi, elles me parlent.

Et le père de Camille de se moquer de son frère pris d’accès lyriques dès qu’il s’agit de parler de son métier. L’oncle Henri apprécie peu. Se vexe même, file d’un air renfrogné vers la cuisine. Ouvre le réfrigérateur.

Matthieu et Eric se garent sur la place du village. Matthieu coupe le moteur. Silence.
- Tu crois qu’on a blessé quelqu’un ?
- Camille.
- Camille Leroy ?
- Non Camille Claudel. T’as pas entendu les cris dans la maison ?!
Non, Matthieu n’a rien entendu. Il était trop occupé à chercher sa roue. Sa roue, lui dit Eric, a terminé sa course chez les Leroy. On n’aurait pas dû partir. On ne pouvait pas rester, ça n’aurait servi à rien. Quelqu’un nous a peut-être vus. Il faisait noir. Tu fais chier Matthieu. Je t’emmerde Eric.

L’oncle Henri ressort de la cuisine avec une bouteille de champagne à la main. Celle qu’il a apportée, pour boire avec le gâteau d’anniversaire de Camille. Il veut partir. Sa femme lui dit d’arrêter de faire l’imbécile. Elle s’approche, lui prend la bouteille des mains. Elle est aussi à moi. T’as qu’à la boire avec mon frère qui sait si bien se foutre de ma gueule.
- Joyeux anniversaire Camille, lance-t-il avant de claquer la porte.

A suivre…

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dimanche 17 mai 2009

Virage, 5

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- C’était quoi ?
Personne ne sait. Personne ne répond. Chacun est occupé à vérifier que tous les autres sont présents, entiers. L’oncle Henri avance prudemment la tête dans l’ouverture de la baie vitrée dévastée. Il vérifie qu’aucun morceau de verre ne risque de se détacher du cadre en bois et lui trancher le cou comme une guillotine. Il jette un œil à droite vers la grande ligne droite. Rien.

Matthieu et Eric ont terminé le montage de la roue de secours. Ils s’installent dans la voiture. Matthieu démarre, allume les phares. Eric peste, se jette en avant sur la commande d’éclairage. Pourquoi ne pas utiliser l’avertisseur, tant qu’il y est. Mieux vaut filer discrètement. Matthieu démarre le plus doucement possible, sans faire gronder le moteur. Il n’a plus envie de rire.

L’oncle Henri jette un œil à gauche. Le soleil depuis peu a plongé derrière les arbres au loin, au-delà des champs de maïs. La campagne est entre chien et loup. Il ne voit presque rien. Il n’entend pas grand-chose non plus. Le brouhaha des autres dans son dos qui émettent les hypothèses les plus saugrenues au sujet de l’événement qui vient de se produire, du passage de l’ovni à celui du feu-follet, en passant par une vache volante, parasite son écoute. L’éventualité de la vache volante est soulevée par Odile, la petite sœur de Camille qui n’a que huit ans et une imagination débordante. Malgré la baie vitrée saccagée, les rideaux arrachés, le gâteau écrasé, Camille éclate de rire. 

L’oncle Henri s’avance vers l’extérieur. Les voix s’estompent dans son dos quand il sort de la maison. Maintenant, il en est sûr. Il distingue bien le bruit du moteur d’une voiture.

A suivre…

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dimanche 10 mai 2009

Virage, 4

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E
ric est le premier à comprendre ce qui s’est passé. Le cri dans la maison, là-bas, dans le virage est venu jusqu’à eux. Il regarde vers la maison, voit l’ouverture dans la baie vitrée et les débris de verre que le soleil couchant fait miroiter. Matthieu inspecte l’essieu de sa voiture en espérant que les dégâts ne seront pas irréparables.

Camille se relève doucement, comme une fougère se déploie, apparait enfin. Accroupie, le père pendant quelques secondes l’avait perdu de vue. Pour toujours même avait-il songé un instant. Camille n’a pas bien compris ce qui s’était passé. Elle a seulement vu la baie vitrée exploser, le rideau tomber et puis elle a fermé le yeux en se baissant, par réflexe.

Dehors, Matthieu cherche la roue de sa voiture. Il inspecte les fossés de part et d’autre de la route. En lui désignant la maison dans le virage, Eric l’enjoint de venir l’aider avant que quelqu’un ne les voie. Il attrape la roue de secours dans le coffre, glisse le cric sous la voiture, enclenche la manivelle.

Dans la maison, la famille inspecte les dégâts. Sur la table, git le gâteau d’anniversaire, écrasé. Camille reconnait un fraisier. C’est sa pâtisserie préférée. Sur un bout de génoise miraculeusement intact, deux bougies de guingois brûlent encore. Camille les souffle. Personne n’applaudit.

A suivre…

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dimanche 3 mai 2009

Virage, 3

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T
rente mètres séparent à présent la voiture de la baie vitrée.


Dans la maison, la famille chante, rigole, pousse des cris de joie. Camille sanglote en riant elle aussi.

C’est à ce moment que la roue arrière droite de la voiture se détache. Juste au moment où Matthieu attaque le virage. Il ne s’aperçoit de rien. Sous l’effet de la force centrifuge, le poids de la voiture porte sur les roues qui se trouvent à l’extérieur du virage, du côté gauche de la voiture. Le déséquilibre n’est pas encore perceptible. La roue libérée, sur sa lancée, poursuit sa ligne droite, seule, le reste de la voiture ayant quitté l’alignement. Dorénavant, la roue, le virage, la maison, la baie vitrée, la famille, le canapé, l’aînée sont parfaitement alignés. Jusqu’à la porte d’entrée restée ouverte dans le dos de Camille. La roue libérée prend de la vitesse, s’approche de la maison, bute sur un rebord de ciment, monte dans les airs, traverse la baie vitrée.

Personne ne comprend d’où vient le fracas qui coupe court aux rires, aux chants et aux cris de joies. Dans un mouvement, comme si le bruit du bris de la baie avait été le signal attendu, le groupe s’abaisse, reprenant sa position derrière le canapé. Une sorte de reflexe collectif. Le rideau de la baie vitrée s’est décroché et recouvre le groupe, comme un linceul. Passé l’effroi et la stupeur, ils se redressent. Il leur faut quelques instants pour se dépêtrer des voilages.

Matthieu et Eric sont à présent sortis du virage. La voiture reprend une trajectoire rectiligne, son poids commence à se répartir sur l’ensemble du châssis. Une fois rétablie, la voiture s’affaisse du fait de l’absence de la roue. De grandes étincelles jaillissent du frottement du métal sur le revêtement de la route. Mathieu lève le pied. Sa joie éthylique retombe instantanément. Après cinquante mètres la voiture s’immobilise. Les deux garçons se demandent ce qu’il a bien pu se passer.

A l’intérieur, tout le monde parle, questionne. Mais que s’est-il passé ? Un cri soudain ramène le silence. « Camille ! » Le rectangle baigné de lumière orangé est vierge. Aucune silhouette ne s’en détache à présent.

A suivre…

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dimanche 26 avril 2009

Virage, 2

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L
a ligne droite, la voiture, le virage, la maison, la baie vitrée, la famille, le canapé. Tous dans un alignement parfait. Ou presque. Il manque encore l’aînée, Camille, qui ne va pas tarder. Celle-ci va poser son vélo dans la cour devant la maison, puis entrer par la porte principale qui se trouve face au canapé.
La ligne droite, la voiture, le virage, la maison, la baie vitrée, la famille, le canapé, la porte d’entrée et bientôt Camille. L’alignement sera alors complet et le destin pourra s’opérer.
Pour l’instant Camille pédale en direction de la maison de ses parents. Il est dix huit heures trente. Le soleil tombe dans son dos, fait grandir son ombre sur la route. Dans quelques minutes, elle entrera dans la maison, prendra sa place dans l’alignement.
Le compteur de la voiture indique 110 km/h. C’est une allure beaucoup trop rapide pour un départementale, pour des questions de légalité d’abord, de prudence élémentaire ensuite, les deux étant liées bien sûr. Matthieu, au volant, rigole. Eric, à ses côtés, s’inquiète.
Camille s’approche du portail qui donne accès à la cour derrière la maison. Elle remarque les voitures garées là. Elle sourit. Elle sait la bienveillance de ses parents à son encontre. Dans la ligne droite, la voiture des deux garçons s’approche mais elle est encore loin, trop pour que sa course croise celle de Camille.
Camille pose son vélo contre le mur de la cour. Se dirige vers la porte d’entrée. Elle pose la main sur la poignée, exerce une pression de haut en bas sur celle-ci. Le mécanisme grince. La porte cède. Camille pousse le battant.
La voiture lancée dans la ligne droite est à présent à quelques décamètres de la maison. S’ils n’étaient pas si saouls les deux garçons pourraient apercevoir en transparence à travers les rideaux de la baie vitrée le rectangle de lumière de la porte d’entrée que Camille vient d’ouvrir. Mais l’un est trop hilare, l’autre trop effrayé. Matthieu se prépare à négocier le virage. Eric se dit que ça ne passera pas et ferme les yeux.
Dans la maison, la famille, d’un bond, surgit de derrière le canapé et lance à l’unisson « joyeux anniversaire ».
Camille sourit, porte les mains à son visage. Elle a des larmes dans les yeux.
Le monde se fige, comme dans une brume. Il scintille.

(...) à suivre

7_vert

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