mardi 16 juin 2009

Et pour une escalope...

Bertrand_mini
C’
était à Lorient et c’était en 2003.
Une signature dans une librairie.
En mai et il faisait vraiment chaud. Patrick, l’éditeur, suait sous son indéfectible et noir chapeau et nous faisions de régulières escapades en face, à la terrasse d’un grand bistrot, pour nous y mouiller généreusement les amygdales.
J’étais derrière ma table et je me languissais. Des gens venaient, discutaient, palpaient le livre.

J’allais donc  plier les gaules quand une petite femme aux allures pressées, qui, elle,  allait passer son chemin et filer vers son destin de petite femme pressée, entraînant par la  main une fillette, s’arrêta tout net devant ma table en poussant un petit cri de franche surprise :
- Ah, Brassens !
- Eh oui…
Elle prit le livre, parcourut la quatrième, revint à la couverture,  fit la moue et déclara :
- J’n’aime pas Brassens….
J’étais déçu. Cette petite bonne femme alerte m’était en effet soudainement sympathique.
- Ça arrive, dis-je comme un corniaud.
- Enfin, c’est pas que j’n’aime pas. C’est que je comprends pas tout. Voilà.
- Ça arrive aussi, m’entendis-je récidiver comme un triple idiot.
- Mais vous savez quoi ?
- Ben non…
- Je vais vous en  acheter deux…
Je ne saisissais pas bien. Retrouvant un semblant d’esprit, je m’interposai tout sourire :
- Il ne faut pas acheter des livres qu’on…. Qu’on n’aime pas.
Il faisait vraiment trop chaud ou alors nous avions trop forcé sur les demis. J‘avais failli dire « qu’on ne comprend pas. »
- Oui, mais mon mari est un vrai mufle, un phallo qui ne fait rien à la maison, pas un plat, pas un coup de balai, n’étend jamais le linge, ne fait strictement rien des choses ménagères… Rien.

J’étais évidemment sidéré de tant de confidences aussi spontanées qu'intempestives et j’attendais la chute avec effroi.
La petite femme s’excitait.
Elle poursuivit :
- Il ne fait les courses que chez le boucher. C’est tout. Et vous savez pourquoi ?
- Ma foi, non.
Elle sembla s’agacer de tant d’ignorance de la part d’un écrivain.
- Eh ben, mon mari il adore Brassens. Et le boucher aussi, et quand ils sont tous les deux, ils en profitent, ils passent des temps infinis à parler de Brassens.
-    Ah, c’est curieux, aggravai-je mon cas.
- C’est comme ça. Alors, vous allez m’en signer deux et je vais leur offrir. Ça, ça va leur faire plaisir…
Je m’appliquai à deux belles dédicaces, remerciant in petto ce boucher poète et ce bonhomme de mari phallocrate.
Brave dame ! Je la revois encore, tout excitée et tellement authentique !
Au dîner, je conseillai à l’éditeur de varier un peu et d’organiser parfois des signatures dans les boucheries-charcuteries.
Il se trouve qu’il s’y trouve aussi des gens férus de poésie.

(Texte publié dans « L’exil des mots »  le 25 novembre  2007)

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur Et pour une escalope...

    Epicure

    Bonne idée de "ressortir" ce texte et je suis pour les lectures-signatures dans les boucheries-charcuteries, car l'on sait bien que dans le cochon (blason d'Epicure) tout est bon.

    Posté par michèle pambrun, mardi 16 juin 2009 à 09:54:40 | | Répondre
  • Et comme j'avais raté la première publication de ce billet, disons que pour moi, c'est un peu une... Epicure de rappel !

    ...

    Posté par SB, mardi 16 juin 2009 à 09:58:04 | | Répondre
  • Bon sang, je n'y avais pas pensé - Forcément, le texte est écrit en 2007 - Mais il est vrai que signer "Zozo" dans une boucherie-charcuterie, ça le ferait bien.
    Au moins pour la couverture.
    Le reste, les clients-lecteurs en jugeraient.

    Posté par Bertrand, mardi 16 juin 2009 à 10:00:21 | | Répondre
  • C'est vrai que la "boucherie-charcuterie/librairie", c'est mieux que le "salon de thé/librairie".
    Vous inventez là un concept novateur !
    Songeons aussi à des plateaux télé et à des émissions littéraires enregistrées en direct des abattoirs. Il faut remettre le réel au cœur même de la chose littéraire...

    Posté par solko, jeudi 18 juin 2009 à 04:30:36 | | Répondre
  • Merci Solko...Et c'est joliment dit, ce réel remis au cœur de la chose littéraire.
    Amitié

    Posté par Bertrand, jeudi 18 juin 2009 à 08:07:03 | | Répondre
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