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S
ur ma table de chevet : Les En-Dehors, anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque d’Anne Steiner (L’Échappée, 2008).

Ah ! comme j’aurais aimé vivre à cette époque, côtoyer les Libertad, Zo d’Axa, Rirette Maitrejean, Victor Serge, Mauricius, E. Armand, Lorulot, Lacaze-Duthiers... Hanter les locaux de L’anarchie, de l’En dehors, de L’Ordre Naturel, de l’Ère Nouvelle... Car elle est là ma vraie famille intellectuelle. Elles sont là mes racines idéologiques, morales, politiques. Non pas que je tienne plus que ça à l’étiquette d’anarchiste que je n’ai jamais revendiquée, mais, lorsque je fais le point sur l’état de mes croyances et de mes convictions, il ne subsiste aucun doute : si je dois me rattacher à un mouvement, c’est vers celui-ci que je me retourne le plus naturellement, sans état d’âme.

Car personne, à mon sens, n’a posé le problème de la question sociale avec plus d’à-propos que les anarchistes individualistes : comment peut-on vivre sa vie individuelle le plus honorablement, le plus agréablement et le plus dignement possible dans un monde où tout marche de travers, où l’égalité, la fraternité et la liberté ne sont que des mots plaqués aux frontons des établissements publics, où le caractère illégal du vol dépend de la position sociale de celui qui le commet, où l’injustice est la règle ? Et il ne s’agit pas de se cacher derrière des grands principes, des idéaux fumeux : les lendemains qui chantent ne font rêver que les imbéciles. Ce n’est pas demain qu’il faut commencer à vivre, c’est aujourd’hui. Et c’est aujourd’hui, et chacun pour soi, en son âme et conscience et en toute responsabilité, qu’il convient d’agir et de donner un sens à ces quelques décennies de vie qui nous sont accordées. 

Le problème, lorsque l’on dit cela, c’est qu’un grand nombre d’individus ne retient que la partie la plus permissive du programme, la plus jouissive. Aujourd’hui, tout le monde ne rêve plus que d’hédonisme, que de loisirs, que d’érotisme, que de plaisirs faciles et sans contreparties. À 16 ans, les jeunes filles prennent la pilule et, sous prétexte qu’elles peuvent exhiber les trois quarts (sinon plus) de leur corps en toute impunité, elles pensent qu’elles sont libres et affranchies. Idem pour leurs petits copains qui croient qu’ils ont atteint le summum de la rébellion et de la liberté parce qu’ils ont un piercing à la lèvre, les cheveux en pétard, et un beau A cerclé imprimé sur leur T-shirt de marque... Tout ceci est navrant.

Et ne croyez pas que ce sont là propos de con vieillissant qui n’aime pas les jeunes : ce n’est pas une question d’âge. Victor Serge n’avait que 19 ans lorsqu’il est arrivé à Paris, Rirette n’en avait que 17. La grande majorité de leurs compagnons avait dans les 20 ans. Et Libertad, lorsqu’il est mort, à 33 ans, passait déjà pour un vétéran. Seulement, à l’époque, les forces de l’ordre ne rigolaient pas et la « rebelle attitude » se payait comptant, et au prix fort. La moindre contestation pouvait donner lieu à de sévères passages à tabac, le moindre article un peu trop incisif à des mois de prison, et la moindre manifestation à des charges de cavaleries qui ramenaient l’ordre à grands coups de sabres. Quand on était une femme dans les années 1900 et qu’on vantait les mérites de l’amour libre et de la contraception, on était encore plus mal vue que la dernière des prostituées. Lorsqu’on volait de quoi manger on pouvait se retrouver assez vite en Nouvelle Calédonie, voire même avec le cou offert en offrande à Dame Guillotine... Et ceux qui avaient réussi à ne pas subir les foudres de la loi devaient encore se coltiner celles de l’opinion publique, des patrons, des propriétaires. Alors, en ces temps là, quand on se disait anarchiste, ce n’était pas pour se donner un genre !

Aujourd’hui, la rébellion est à la mode et l’anticonformisme est on ne peut plus « tendance ». Mais à quoi bon se battre pour grappiller toujours plus de droits et toujours plus de libertés quand on ne sait même pas se servir de ceux et celles dont nous disposons déjà et qui, bien souvent, nous embarrassent plus qu’autre chose ? À quoi bon nous acharner à accumuler toujours plus de confort et de biens de consommation alors que nous ne savons même plus quoi faire de ce que nous possédons déjà ? À l’heure où, de tous les côtés, à droite comme à gauche, tout nous pousse au « toujours plus », les anarchistes individualistes comptent parmi les seuls qui continuent, il me semble, à nous poser la bonne question qui n’est pas : « que veux-tu encore ? » mais : « de quoi es-tu prêt à te passer ? » Sacrée nuance...

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