jeudi 11 juin 2009

Victor et Rirette

Stephane_mini
S
ur ma table de chevet : Les En-Dehors, anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque d’Anne Steiner (L’Échappée, 2008).

Ah ! comme j’aurais aimé vivre à cette époque, côtoyer les Libertad, Zo d’Axa, Rirette Maitrejean, Victor Serge, Mauricius, E. Armand, Lorulot, Lacaze-Duthiers... Hanter les locaux de L’anarchie, de l’En dehors, de L’Ordre Naturel, de l’Ère Nouvelle... Car elle est là ma vraie famille intellectuelle. Elles sont là mes racines idéologiques, morales, politiques. Non pas que je tienne plus que ça à l’étiquette d’anarchiste que je n’ai jamais revendiquée, mais, lorsque je fais le point sur l’état de mes croyances et de mes convictions, il ne subsiste aucun doute : si je dois me rattacher à un mouvement, c’est vers celui-ci que je me retourne le plus naturellement, sans état d’âme.

Car personne, à mon sens, n’a posé le problème de la question sociale avec plus d’à-propos que les anarchistes individualistes : comment peut-on vivre sa vie individuelle le plus honorablement, le plus agréablement et le plus dignement possible dans un monde où tout marche de travers, où l’égalité, la fraternité et la liberté ne sont que des mots plaqués aux frontons des établissements publics, où le caractère illégal du vol dépend de la position sociale de celui qui le commet, où l’injustice est la règle ? Et il ne s’agit pas de se cacher derrière des grands principes, des idéaux fumeux : les lendemains qui chantent ne font rêver que les imbéciles. Ce n’est pas demain qu’il faut commencer à vivre, c’est aujourd’hui. Et c’est aujourd’hui, et chacun pour soi, en son âme et conscience et en toute responsabilité, qu’il convient d’agir et de donner un sens à ces quelques décennies de vie qui nous sont accordées. 

Le problème, lorsque l’on dit cela, c’est qu’un grand nombre d’individus ne retient que la partie la plus permissive du programme, la plus jouissive. Aujourd’hui, tout le monde ne rêve plus que d’hédonisme, que de loisirs, que d’érotisme, que de plaisirs faciles et sans contreparties. À 16 ans, les jeunes filles prennent la pilule et, sous prétexte qu’elles peuvent exhiber les trois quarts (sinon plus) de leur corps en toute impunité, elles pensent qu’elles sont libres et affranchies. Idem pour leurs petits copains qui croient qu’ils ont atteint le summum de la rébellion et de la liberté parce qu’ils ont un piercing à la lèvre, les cheveux en pétard, et un beau A cerclé imprimé sur leur T-shirt de marque... Tout ceci est navrant.

Et ne croyez pas que ce sont là propos de con vieillissant qui n’aime pas les jeunes : ce n’est pas une question d’âge. Victor Serge n’avait que 19 ans lorsqu’il est arrivé à Paris, Rirette n’en avait que 17. La grande majorité de leurs compagnons avait dans les 20 ans. Et Libertad, lorsqu’il est mort, à 33 ans, passait déjà pour un vétéran. Seulement, à l’époque, les forces de l’ordre ne rigolaient pas et la « rebelle attitude » se payait comptant, et au prix fort. La moindre contestation pouvait donner lieu à de sévères passages à tabac, le moindre article un peu trop incisif à des mois de prison, et la moindre manifestation à des charges de cavaleries qui ramenaient l’ordre à grands coups de sabres. Quand on était une femme dans les années 1900 et qu’on vantait les mérites de l’amour libre et de la contraception, on était encore plus mal vue que la dernière des prostituées. Lorsqu’on volait de quoi manger on pouvait se retrouver assez vite en Nouvelle Calédonie, voire même avec le cou offert en offrande à Dame Guillotine... Et ceux qui avaient réussi à ne pas subir les foudres de la loi devaient encore se coltiner celles de l’opinion publique, des patrons, des propriétaires. Alors, en ces temps là, quand on se disait anarchiste, ce n’était pas pour se donner un genre !

Aujourd’hui, la rébellion est à la mode et l’anticonformisme est on ne peut plus « tendance ». Mais à quoi bon se battre pour grappiller toujours plus de droits et toujours plus de libertés quand on ne sait même pas se servir de ceux et celles dont nous disposons déjà et qui, bien souvent, nous embarrassent plus qu’autre chose ? À quoi bon nous acharner à accumuler toujours plus de confort et de biens de consommation alors que nous ne savons même plus quoi faire de ce que nous possédons déjà ? À l’heure où, de tous les côtés, à droite comme à gauche, tout nous pousse au « toujours plus », les anarchistes individualistes comptent parmi les seuls qui continuent, il me semble, à nous poser la bonne question qui n’est pas : « que veux-tu encore ? » mais : « de quoi es-tu prêt à te passer ? » Sacrée nuance...

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
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Commentaires sur Victor et Rirette

    « …de quoi es-tu prêt à te passer ? » Belle phrase, d’allure stoïcienne, qui nous rappelle que l’essentiel n’est pas dans le paraître ni dans la possession, mais bien tout au fond de nous. Nous n’avons qu’une vie, en effet, et il appartient à chacun de la gérer au mieux, de lui donner un certain sens et ce n’est manifestement pas dans les paillettes de la société de consommation que nous le trouverons.

    Posté par Feuilly, jeudi 11 juin 2009 à 10:15:02 | | Répondre
  • Magnifique billet Stéphane. Cela fait du bien. Et je peux répondre tranquillement (enfin presque) à cette question : à part un boulot, l'eau, l'électricité, les livres, le frigo, la voiture et internet (ce qui est beaucoup je l'accorde), je peux me passer de tout le reste.
    En possession privée je veux dire.

    Posté par michèle pambrun, jeudi 11 juin 2009 à 11:23:02 | | Répondre
  • Bin tiens, et comme dirait l'autre :

    "Un frigidaire
    Un joli scooter
    Un atomixer
    Et du Dunlopillo
    Une cuisinière
    Avec un four en verre
    Des tas de couverts
    Et des pell' à gâteaux
    Une tourniquette
    Pour fair' la vinaigrette
    Un bel aérateur
    Pour bouffer les odeurs
    Des draps qui chauffent
    Un pistolet à gaufres
    Un avion pour deux
    Et nous serons heureux..."

    Posté par SB, jeudi 11 juin 2009 à 14:21:50 | | Répondre
  • Non mais attendez Stéphane, je rêve. Que me chantez-vous là. L'homme a besoin d'un minimum pour garder sa dignité et le dépouillement romantique a vécu.
    Mais peut-être que je ne comprends pas ce que vous voulez dire...

    Posté par michèle pambrun, jeudi 11 juin 2009 à 21:33:17 | | Répondre
  • Ma foi, je ne chante rien : je préfère laisser Boris Vian le faire !

    Après mon texte n'a, une fois de plus, d'autre prétention que d'exprimer un ressenti, un mouvement d'humeur. L'homme a besoin d'un minimum pour garder sa dignité dites vous, c'est exact. Mais quel est ce minimum ? Et quels sont les fondements de cette dignité ? Je n'ai pas forcément la réponse, je constate juste que pour certaines personnes aujourd'hui, pour payer leur accès à internet, leur téléphone portable, leur maison trop grande pour eux mais conforme aux normes déco du moment, sont prêtes à perdre leur dignité, c'est-à-dire à se transformer en esclaves de leurs propres représentations de ce que foit être la réussite... Je connais également des personnes qui vivent de minima sociaux ou de peu de choses et qui sont mille fois plus dignes de marcher la tête haute que certains gugusses qui roulent en 4X4...

    Démagogie penserez-vous peut-être... Et peut-être aurez vous raison.

    Posté par SB, jeudi 11 juin 2009 à 22:03:25 | | Répondre
  • Nous sommes bien d'accord sur le mépris dans lequel tenir les prétendus signes de la réussite sociale. Mais bon sang Stéphane un type dans la rue ne peut même pas se laver ni échapper au froid. C'est bien pourquoi je parle des biens de base, l'eau, l'électricité et puis de ce qui est nécessaire pour nourrir l'esprit. Ne me répondez donc pas à moi "Ben, tiens". Jamais je ne voudrais de 4x4 et une maison pour moi c'est un lieu où l'on accueille à bras ouverts qui veut être là. Il n'y a pas forcément de signes extérieurs de richesse dans cette maison ; il n'y en a même pas du tout.
    Je comprends les mouvements d'humeur. La rage face à la connerie et l'égoïsme. Vous ne changerez pas les hommes, chacun doit se changer lui-même et d'accord que c'est mal barré.
    La dignité est une affaire de coeur et d'esprit ; pas de position sociale et de possession matérielle. La dignité c'est de ne cautionner aucune saloperie ; c'est de dire et faire ce qu'il y a à dire et à faire de juste là où on est.

    Posté par michèle pambrun, jeudi 11 juin 2009 à 22:53:36 | | Répondre
  • Dans un billet du 7 janvier 2008 intitulé La mer, Solko évoque "le vingtième siècle commençant, la modernité en genèse dans le vase clôt et feutré d'une bourgeoisie raffinée et jouissive, déjà malade de son trop plein d'argent, de sécurité, de culture, d'aisance, mais aussi d'avarice et de bêtise, et courant d'un pas leste au suicide."

    Lisant cela (à propos d'une recherche), je me disais que cela correspond bien à l'objet de notre échange. C'est dans la grosse mouïse que nous sommes un siècle après.

    Posté par michèle pambrun, vendredi 12 juin 2009 à 00:26:07 | | Répondre
  • J'essaie tout de suite...

    "La dignité est une affaire de coeur et d'esprit ; pas de position sociale et de possession matérielle. La dignité c'est de ne cautionner aucune saloperie ; c'est de dire et faire ce qu'il y a à dire et à faire de juste là où on est."

    Merci Soeur Michèle de la Probité!

    Posté par aglaé, vendredi 12 juin 2009 à 10:31:03 | | Répondre
  • Oh vous soeur Aglaé

    vous foutez pas de ma goule. Sinon je me plains à frère Stéphane.
    Salut et fraternité.

    Posté par Michèle, vendredi 12 juin 2009 à 11:57:05 | | Répondre
  • A noter que les lois scélérates (votées en 1894) pour démanteler les réseaux libertaires et anarchistes (et qui faisait que le simple fait de se réclamer de l'anarchie pouvait suffire à se retrouver à Mazas) n'ont été abrogées qu'en 1992. Et tout ce qui se joue actuellement autour de l'affaire Coupat et des arrestations ou interpellations d'auteurs ou d'éditeurs du monde libertaire a quand même de sacrés faux airs de retour en arrière... A quand le retour des lois scélérates ?

    Posté par SB, vendredi 12 juin 2009 à 13:27:04 | | Répondre
  • Tu peux en dire un peu plus?

    ""des arrestations ou interpellations d'auteurs ou d'éditeurs du monde libertaire""

    je sais rien de tout ça moi....

    Posté par aglaé, vendredi 12 juin 2009 à 15:17:19 | | Répondre
  • Un petit lien rapide vers une note du blog du Grognard (tant qu'à faire) : http://legrognard.hautetfort.com/archive/2009/05/27/l-autre-livre-et-eric-hazan.html . Et en cherchant sur le oueb à parir des noms, il y a moyens d'en savoir plus sur la question.

    Posté par SB, vendredi 12 juin 2009 à 17:02:21 | | Répondre
  • merci Stéphane

    J'ai vu et lu....
    Mérite réflexion en effet!
    Aglaé

    Posté par aglaé, vendredi 12 juin 2009 à 17:43:04 | | Répondre
  • Je viens de passer du temps à lire (Coupat... etc.) Et le blog Le Grognard donc. Je prendrai le temps de lire les statuts de l'association... je comprends que nous nous éloignions un tantinet de "l'En-Dehors" et des idées libertaires, avec mes commentaires.
    Toutes mes excuses.

    Posté par michèle pambrun, vendredi 12 juin 2009 à 17:56:09 | | Répondre
  • Vous n'avez à vous excuser de rien. Nous sommes bien ici sur le blog des 7 mains et chacun est libre d'emmener ses commentaires vagabonder où bon lui chante !

    Posté par SB, vendredi 12 juin 2009 à 18:01:28 | | Répondre
  • Beaucoup lu, avec retard, tout ça....
    Tu te doutes peut-être, Stéphane, que mon commentaire serait superflu car tu sais que notre nourriture intellectuelle puise à la même source.

    Zo D'Axa mériterait d'être pleinement redécouvert.
    Son âne Nul aussi,d'une forte actualité.
    Et je fais le grand saut jusqu'à Michelet : "Comment un grand peuple peut-il remettre sa destinée entre les mains d'un imbécile ?"
    Amitié

    Posté par Bertrand, lundi 15 juin 2009 à 10:10:46 | | Répondre
  • Bonjour. L'analogie avec le présent ne s'arrête pas seulement aux "lois scélérates", qui déjà tentaient d'instaurer contre les acteurs de la lutte sociale le délit d'... association de malfaiteurs. En 1915 Rirette Maitrejean et Victor (qui ne s'appelait pas encore Serge) firent le choix de se marier, afin que Rirette puisse obtenir le droit de visite à la Centrale de Melun. Cordialement

    Posté par luc nemeth, mercredi 17 juin 2009 à 18:43:00 | | Répondre
  • C'est vrai que l'histoire semble parfois se répéter de manière assez troublante. Après, de là à faire de Julien et Yldune les nouveaux Victor et Rirette, j'hésite encore, mais pourquoi pas après tout...

    Posté par SB, mercredi 17 juin 2009 à 20:27:38 | | Répondre
  • ... non, ce n'était pas mon intention, et cela pourrait même les déservir (il y avait contre Victor et Rirette un semblant de charges, là où la Cellule Invisible est inconnue au régiment). Mais, puisque les médias se sont donnés le mot pour tartiner du papier sur le thème du mariage en tant qu'institution bougeoise, j'ai tenu à rappeler le précédent.

    Posté par luc n., jeudi 18 juin 2009 à 10:55:21 | | Répondre
  • Formidable texte auquel je souscris absolument. Bravo pour cet article et pour le petit Hommage rendu à Maitrejean, Serge & autres.

    Posté par Dominique, jeudi 5 janvier 2012 à 11:52:58 | | Répondre
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