mercredi 3 juin 2009

Pâle copie

Emmanuelle_mini
C
aroline s’est surpassée : les ordres navrants de Patricia ont été exécutés sans que celle-ci ait le temps de trouver à redire sur les délais, de récriminer contre la lenteur des travaux, d’évoquer les inévitables retards de chantier et les pénalités afférentes, 1,5% de la facture hors taxe par jour, c’est le tarif et je m’y tiendrai.

Cet aspect administratif des choses n’a rien de très intéressant, pourquoi vous y attarder autant ? Vraiment, je vous assure. Le professionnalisme forcené de votre muse n’a guère de chance d’attirer sur elle la sympathie du lecteur. À moins que vous ne suggériez habilement qu’il s’agit là d’un mur dont elle s’entoure par obligation, destiné à protéger une trop grande sensibilité que ses années d’expérience n’ont pas réussi à guérir. Un mur, c’est bien cela. Mais dites-le à mots couverts, trouvez de jolis détours ou vous risquez de tous nous enfermer dans le bâtiment ; vous n’écrivez pas, que je sache, une ode au BTP ?
Jatoba.

Caroline, ayant signé par procuration le procès-verbal de fin de chantier, apporte le document à sa supérieure qui ne parvient pas à l’accueillir autrement qu’avec la froideur timorée qu’elle lui réserve depuis quelques jours. Elle a tout juste un mot de remerciement, et le plus bref qui soit, pour signifier à sa secrétaire qu’elle s’est assez bien acquittée de sa tâche, Allons vous pouvez disposer.


Quelque chose vous démange, je le sens bien. Arrêtez de meubler et venez-en au fait. Maintenant.

Caroline a ôté ses chaussures, de jolis escarpins à talons dont les lanières de cuir s’enroulent trois ou quatre fois autour de la cheville et remontent ensuite un peu sur le mollet. Elle a dû s’accroupir pour détacher les liens, elle se relève pour dénuder ses pieds, de pâles petites choses aux ongles vermillon, pointure 35, pas plus. Patricia s’agrippe au bureau, la bouche ouverte et les tempes humides : que va-t-elle encore inventer, celle-là ? Un instant, elle pense à appeler la sécurité, mais par quel numéro les joint-on ? Caroline, elle, le sait forcément, pas secrétaire pour rien, mas Patricia, en l’occurrence, se voit mal l’interroger à ce sujet. Profiteuse, se dit-elle, et non sans raison.
Et cependant Caroline marche dans la pièce. Elle traîne les pieds d’étrange manière : ses orteils semblent tâter le sol, ses talons caresser chaque lame du parquet, s’attardant tout particulièrement aux jonctions, elle musarde dans les fentes et Patricia, médusée – mais on le serait à moins –, l’interroge muettement. « Les échardes, madame : il n’en faut pas, c’est très douloureux, vous savez, ces choses-là. Me permettez-vous de finir ? » Patricia acquiesce. Elle essaie, ce faisant, de chasser l’image absurde et indécente que cette mise en scène lui inspire : un entrelacs de corps nus s’agitant sur le parquet garanti 100% lisse, soupirant et râlant, échangeant de temps à autre des obscénités bi-syllabiques pour mieux s’encourager.

Halte là ! Quel est ce recyclage ? Vous marchez sur mes plates-bandes, ces propos sont les miens, je les reconnais : ils m’ont échappés au chapitre précédent. Ce n’est pas ainsi que j’envisageais notre collaboration, il est hors de question que vous repreniez ces lignes à votre compte, je m’y oppose formellement, dois-je vous le signifier par courrier recommandé ? Stupide manœuvre, vraiment : elle vous fait perdre tout le bénéfice des phrases qui précèdent, celles-ci étaient bel et bien vôtres et, pour tout vous dire, je les trouvais acceptables. Par cet emprunt cavalier, vous sabordez irrémédiablement votre œuvre. Pourquoi je fais tant d’histoires ? Eh bien, d’abord parce que le lecteur va se sentir floué, pensez donc. Ensuite parce que vous avez coupé, ma phrase à moi était plus longue et mieux faite, et enfin parce que le contexte très spécifique dans lequel je l’avais placée était crucial, absolument. Pour être honnête, je n’aime pas qu’on me plagie. Même venant de vous la chose m’agace, pire, elle m’offense. C’est très limite, comme procédé, si vous l’entendez mieux par cette oreille.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Pâle copie

    Peut-être Patricia & Caroline travaillent-elles toutes deux à la Commission européenne.
    Dans le Statut, l'article 21 dispose que "le fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est tenu d'assister et de conseiller ses supérieurs ; il est responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées."

    C'est donc "la bouche ouverte et les tempes humides" que nous attendons le résultat de l'investigation par les orteils de Caroline.
    Que veut-elle "finir" ?

    Posté par michèle pambrun, vendredi 5 juin 2009 à 00:47:00 | | Répondre
  • La "dépanneuse", impossible à imaginer autrement qu'à un mètre quatre-vingts, rehaussé de sept centimètres de talons, est un mélange de gazelle autoritaire et de tigresse avenante.
    Notre quémandeur n'a pas l'air de s'en porter mal.
    Vous allez voir qu'ils vont nous le sortir leur roman à quatre mains.

    Posté par michèle pambrun, vendredi 5 juin 2009 à 22:58:36 | | Répondre
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