mercredi 27 mai 2009

Passage à l'acte

Emmanuelle_mini
Q
u’est-ce que c’est que cette chose ? Ce crayon tout mâchouillé, là. Répugnant. Vous avez un chien ? Quelle race ? …Un corniaud discret. Connais pas. En vérité, j’ignore tout de l’espèce canine, elle et moi nous fréquentons très peu. Mais pour ce qui est de la discrétion, vous avez raison, on n’en voit pas la queue, il pourrait tout aussi bien ne pas exister. Je déteste les chiens, surtout ceux de la rue, qui me font tellement plus pitié que leur maître. Et puis, le chien étant toujours un cran au-dessus de l’homme dont il dessert la cause, je n’ose imaginer, au vu des misères que le vôtre fait subir à votre matériel, jusqu’où vous êtes tombé. Bien sûr que je ne suis pas dupe, vous n’êtes pas du genre à posséder un animal de compagnie, et je n’en connais pas qui voudrait de la vôtre.

Vous séchez. Je vois cela, oui, à grosses gouttes.
…Vous n’êtes pas obligé d’être passionnant à chaque ligne, vous savez. Le roman a ceci d’avantageux sur les formes brèves qu’on lui pardonne ses longueurs et ses platitudes, mieux : on les anticipe, on les calcule d’avance, on se lèche l’index pour tourner la page à peine entamée, je sais même certains doigts qui, lisant certains livres, ne quittent pas certaines bouches. Ne me demandez pas les titres, j’ai tout oublié. Sans vouloir m’ériger en donneuse de leçons, vous pouvez vous en remettre à moi pour la théorie, je peux vous dire qui quoi où et comment, ainsi que le pourquoi de la chose. En ce qui concerne la pratique, je prétends m’en tirer assez bien aussi, ce n’est pas vous qui me direz le contraire, regardez quels progrès nous avons faits ensemble. Mais alors, soupirez-vous à fendre l’âme, que me reste-t-il, à moi ? Moi qui tiens le crayon, quand je ne le jette pas par la fenêtre de dépit, de rage ou simplement d’ennui ? Moi, moi ce grand homme en devenir, moi qui ai fait vœu d’écrire un beau roman charnel et indigeste comme il s’en vend par pleins caddies à l’orée des étés caniculaires ? …Savez-vous que vous êtes presque beau dans votre tourment ? Vous simulez  à merveille, mais si : tout autre que moi s’y serait laissée prendre. Vous devriez songer à embrasser les arts du spectacle vivant plutôt que ceux de la création solitaire, surtout si elle n’est pas associée au plaisir. Ne me regardez pas comme ça. Il est vrai que je vous titille, vous vous prêtez bien à cet exercice. Mais les choses entre nous n’iront pas plus loin, soyons sages ou nous n’irons nulle part. Relisez-vous plutôt : où en étiez-vous de votre histoire ?

Jatoba.


C’est un peu bref. Belles sonorités cependant. Mais qu’entendez-vous par là ?
Le parquet. Ah.

Caroline a choisi cette essence exotique, dure et imputrescible, pour combler, ravir et qui sait ? Mener au septième ciel les voûtes plantaires de Patricia.

La phrase n’est pas très heureuse, vous me la reverrez. Mais plus tard, plus tard. Avant cela, je voudrais souligner quel bonheur ce mot me procure, à moi : avec lui, c’est déjà moi que vous comblez. Jatoga. Ba, certainement. C’est encore mieux, mais quoi qu’il en soit, ces syllabes nous emmènent très loin, vous tenez enfin quelque chose de moins navrant que le reste, en étiez-vous conscient lorsque vous les avez posées sur le papier ? Grâce à elles, nous allons sortir de ce bureau lisse et fade, nous prenons l’air, le grand air, bien qu’un peu lourd sans doute, coefficient hygrométrique élevé, végétation luxuriante si vous me pardonnez ce cliché, et les véritables natures n’ont plus qu’à se révéler, tambours, trompettes et tapis rouge ! Laissez-moi m’emporter et considérez plutôt le pouvoir évocateur des mots, de ce vocable en particulier. En vérité, je vous le dis, c’est par lui que passera l’émancipation de Caroline, ce parquet sera son révélateur, sur lui elle bâtira son royaume ! Arrêtez-moi si je vais trop loin, il m’arrive quelquefois, quand l’enthousiasme me saisit, de passer les bornes de la compréhension humaine, j’en parlerai à votre chien quand vous aurez remis la main dessus.
Jatoba.
Quand je pense, quand je pense que suis passée à côté de ce mot sans le voir pendant toutes ces années alors qu’il m’attendait, timidement tapi dans quelque traité de botanique ou d’ébénisterie ! Mais voilà, la récréation est finie. Alors au boulot, mon vieux, écrivez, sortez vos mains de vos poches, mais oui c’est une façon de parler, je vois bien qu’elles n’y sont pas. Tâtez du crayon et alignez les mots, pas n’importe lesquels bien sûr, il leur faut la puissance du jatoba, rien moins que ça, allez zou. Si je puis me permettre. Mais bien sûr que je vous respecte, ce zou n’a rien de méprisant, c’est un zou qui vous veut du bien, un zou qui part d’un bon sentiment, celui de la franche camaraderie, si pareille chose est possible entre deux personnes de sexes qu’un malentendu a créés ennemis.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Passage à l'acte

    Le zou du bizou...

    ...toujours embarquée par l'originalité de l'histoire et de l'écriture....On aime mieux que le personnage central soit une éditrice et non une infirmière car pour malmener son monde elle n'a pas son pareil...le pauvre auteur est en loques à mon avis...

    Posté par aglaé, mercredi 27 mai 2009 à 16:49:02 | | Répondre
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