mardi 26 mai 2009

De la responsabilité de l'art

Bertrand_mini
L
e 10 août 1792, le peuple de Paris et les fédérés venus de toute la France, principalement de Marseille, s’insurgent.
Lassé des atermoiements de l’Assemblée Nationale, pressé par la misère, indigné, révolté par les trahisons successives de la Cour et par ses sournoises accointances avec les puissances étrangères, russes, autrichiennes et prussiennes se proposant d’envahir le pays et d’exterminer un à un tous les Français ayant, de peu ou de loin, participer à la Révolution, le peuple des faubourgs prend d’assaut les tuileries où résident les résidus de la monarchie, tue, égorge, massacre et se fait égorger.
De cette insurrection victorieuse et  non préparée, naîtront la Commune dictant sa loi à l’Assemblée législative, les massacres de septembre, la Convention, l’élan national, Valmy et, finalement, les bouchers du comité de salut public et la Terreur…

En dépit de ses envolées lyriques et de quelques erreurs ou inexactitudes peu scrupuleuses, judicieusement relevées par Gérard Walter, Michelet éclaire adroitement le soulèvement spontané du 10 août 92 et déboulonne tout ce que nous avons pu ingurgiter de fallacieux dans nos livres, de littérature ou d’histoire.
La première leçon, c’est que nos héros, devenus les symboles de la Révolution, de la fraternité, de l’égalité et de la liberté, se sont, en bons stratèges politiques, soigneusement tenus à l’écart des révoltes, des indignations et des initiatives populaires.
Comme au 20 juin où ce même peuple investissait déjà les Tuileries, Robespierre était misérablement terré dans sa chambre, effrayé de ne savoir où donner de la calomnie et du drapeau jacobin.
Danton, quoique plus en vue, allait et venait de-ci de-là, prenait le pouls, interrogeait mais ne conseillait rien, ne disait rien de précis, n’exhortait personne, attendant des événements qu’ils lui dictent l’attitude à adopter. La nuit sanglante du 10 août, il était dans son lit.
Marat, comme à son habitude, enseveli dans une cave,  vouait aux gémonies tous les traîtres et toutes les charognes de la terre, voyait partout des gens à pendre et à écarteler, appelait au massacre,  mais prenait bien soin de  ne point montrer le bout de son museau.
Il en va de même des Saint-Just, Desmoulins, Hébert et autres icônes a posteriori.

De ces hommes inquiets et pleutres, de ces renards uniquement préoccupés de leur avenir politique, guettant le train à ne pas louper pour être bientôt élevés au pinacle et se targuer d’avoir été les investigateurs de la révolte et les prophètes de la liberté, nos artistes, nos peintres, nos écrivains, nos sculpteurs, nos poètes, plus tard encore, nos cinéastes, ont fait des héros, voire des légendes.
Et c’est là ce qui, personnellement, m’interpelle et que je vous livre ici.
Car c’est l’éternel nœud gordien de l’art qui, voulant s’emparer de l’histoire, se jugeant digne de transmettre de la mémoire, lui fait dire, par goût du grand, du beau, du directement perçu et, surtout, tare intrinsèque à l’art,  du plus facile à encenser, non pas ce qu’en vécurent réellement la puissance et l’intelligence de l’époque, en profondeur, mais ce que cette puissance et cette intelligence, par l’inéluctable mouvement de ressac, ont porté, après la tempête, sur la scène politique.
L’amalgame est alors complet quand le discours de l’art nous est transmis comme étant le discours de la mémoire.
Telles sont les réflexions que m’a inspirées ce passage de Michelet à propos de la nuit du 10 août 1792 et, par delà, l’interrogation s’est posée de la responsabilité énorme, accablante, d’être, en tout temps,  un artiste de son temps :

« Je ne connais aucun événement des temps anciens ni modernes qui ait été plus complètement défiguré que le 10 août (……)
Plusieurs alluvions de mensonges, d’une étonnante épaisseur, ont passé dessus. Si vous avez vu les bords de la Loire, après les débordements des dernières années, comme la terre a été retournée ou ensevelie, les étonnants entassements de limon, de sable, de cailloux, sous lesquels des champs entiers ont disparu, vous aurez quelque faible idée de l’état ou est restée l’histoire du 10 août.
Le pis, c’est que de grands artistes, ne voyant en toutes ces traditions, vraies ou fausses, que des objets d’art, s’en sont emparés, leur ont fait l’honneur de les adopter, les ont employées habilement, magnifiquement, consacrées d’un style éternel. En sorte que les mensonges, qui jusque-là restaient incohérents, ridicules, faciles à détruire, ont pris, sous ces habiles mains, une consistance déplorable, et participent désormais à l’immortalité des œuvres du génie qui malheureusement les reçut.
Il ne faudrait pas moins d’un livre pour discuter une à une toutes ces fausses traditions.
»

Jules Michelet – Histoire de la Révolution française – Tome 2 – Édition février 2007, Folio histoire,  page 956.

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur De la responsabilité de l'art

    Michelet est un très grand bonhomme, et un esprit libre assez exceptionnel. Il est un peu tombé dans l'oubli, c'est bien dommage. Merci de lui redonner la parole ici.

    Et comme les grands esprits se rencontrent, tu remarqueras qu'il est aussi au sommaire du dixième Grognard à paraître dans quelques jours avec un texte tiré de L'Oiseau, texte dans lequel il porte sur les chasseurs un regard implacable.

    Posté par SB, mardi 26 mai 2009 à 09:59:24 | | Répondre
  • Merci aussi au Grognard de remettre Michelet en selle.
    Ses textes, en dehors même du contexte strictement historique, sont pour la plupart magnifiques.
    Voir aussi "la mer".
    Je m'en vais aller faire un tour du côté de la grogne et, même, te proposer incessamment sous peu de grogner avec vous autres
    Cordialement

    Posté par Bertrand, mardi 26 mai 2009 à 11:00:19 | | Répondre
  • De fort éminents collègues d'histoire m'ont dit, un jour, sur le ton très docte de l'agrégé : "Michelet ? Mais ce n'est pas un historien : c'est un écrivain. Qui plus est un romantique..."
    Voilà. Tout est dit.
    Pour le reste, il faut regarder les manuels d'histoire des Lycéens, voir à quel catéchisme la période révolutionnaire est accommodée. "L'important, hein, euh, c'est qu'on soit tous égaux." Et se souvenir que l'Enéide est une commande passée à Virgile par Auguste. Quoi de neuf sous le soleil ?

    Posté par solko, mardi 26 mai 2009 à 13:13:10 | | Répondre
  • Jules Michelet, Esprit Vivant !

    Un extrait fort à propos, Messire Bertrand.

    "Tout à l'heure, il sera trop tard. Le travail d'extermination se poursuit rapidement. En moins d'un demi-siècle, que de nations j'ai vu disparaître! [...]

    Où sont nos autres amis, les Indiens de l'Amérique du Nord, à qui notre vieille France avait si bien donné la main? hélas! je viens de voir les derniers qu'on montrait sur des tréteaux...

    [...] puisse la France sentir à temps que notre interminable guerre d'Afrique [Algérie] tient surtout à ce que nous méconnaissons le génie de ces peuples; nous restons toujours à distance, sans rien faire pour dissiper l'ignorance mutuelle, les malentendus qu'elle cause.

    Ils ont avoué l'autre jour qu'ils ne combattaient contre nous, que parce qu'ils nous croyaient ennemis de leur religion, qui est l'Unité de Dieu; ils ignoraient que la France, et presque toute l'Europe, eussent secoué les croyances idolâtriques qui pendant le moyen âge ont obscurci l'Unité.Bonaparte le leur dit au Caire; qui le redira maintenant ?

    Le brouillard se lèvera un jour ou l'autre entre les deux rives, et l'on se reconnaîtra. L'Afrique, dont les races se rapprochent tellement de nos races du Midi, l'Afrique que je reconnais parfois dans mes amis les plus distingués des Pyrénées, de la Provence, rendra à la France un grand service ; elle expliquera en elle bien des choses qu'on méprise et qu'on n'entend pas."

    Le Peuple, Jules Michelet, éd. Paulin, 1846, p. 217-218

    Posté par Narval, vendredi 29 mai 2009 à 09:07:29 | | Répondre
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