mercredi 20 mai 2009

Revêtement de sol

Emmanuelle_mini

Patricia, sacrément énervée, fait les cent pas dans son bureau. La moquette les étouffe tous, du premier au dernier : elle pourrait bien n’en faire que quatre-vingt-dix-neuf, ou au contraire atteindre les cent vingt, personne n’entendrait rien. Elle déplore tout à coup cette discrétion douillette, ce feutré très standing dont elle s’était satisfaite jusqu’alors. Elle aimerait mieux, maintenant, que le bruit de son courroux parvienne jusqu’aux oreilles délicatement ourlées de celle qui la lui inspira. Grossière erreur que cette moquette, mais c’est juré, on ne l’y reprendra plus : elle va faire poser du parquet dès demain, quelque chose de très cher, en bois exotique et massif, des tons chauds qui craquent sous la semelle, qui crissent sous les talons, qui claquent sous l’attaque des pas déterminés de qui foule ce sol et l’ébranle. Ce parquet, c’est le monde à mes pieds, décide Patricia, il va m’entendre, le monde, je vais lui montrer, au monde, n’a qu’à bien se tenir, le monde !

Je vous interromps, pardon : c’est qu’il y a trop de monde dans ce passage, on finit par s’y sentir serré, je vous l’avais dit. Craignez les répétitions à répétition, le lecteur le moins chevronné y verra à tous coups la marque de votre manque d’imagination, le besoin de meubler la phrase en attendant qu’une autre prenne tournure au paragraphe suivant. N’y voyez pas une attaque personnelle, c’est un procédé auquel d’autres que vous ont eu recours, leur nom ne me revient pas et pour cause. Pensez-y, je vous assure. Mais c’est le moment, je crois, de convoquer Caroline, ou plutôt de l’invoquer, d’en appeler à elle et aux divines lumières qu’elle cache et révélera peut-être si vous savez la prendre. Votre regard s’allume : intéressé, enfin ? Allez-vous lui trouver une histoire, à cette femme ? Lui dénicher un passé, des drames anodins dont sont tissées les grandes tragédies universelles ? Ce n’est qu’à ce prix, en effet, que vous vous attirerez l’indulgence du lecteur.

Caroline et son joli menton tout fier sont entrés dans la pièce avant même que Patricia en ait émis le souhait. C’est à cet instinct particulier que l’on reconnaît les bonnes secrétaires.

Vous vous moquez de nous. D’elle, et de moi. À votre aise, mais méfiez-vous, à ce train vous risquez de vous mettre à dos la corporation des secrétaires de France, est-ce vraiment le genre de publicité que vous souhaitez ? Il existe d’autres moyens, en littérature, de faire connaître ses écrits, que la provocation. Vaste sujet, croyez-moi. Mais soit : Caroline est là, c’est une avancée.

Elle est arrivée sans bruit, discrète et surprenante. Cette moquette, décidément ! Rapide briefing de Patricia : parquet, bois exotique, acajou merbau wengé, prenez ce qui se fait de mieux, faites comme pour moi, c’est pour hier évidemment, je veux que ça claque et que ça saute ! Patricia, dans son emportement, a rugi. Sans doute pour se rattraper de leur précédente entrevue lors de laquelle, si elle se souvient bien, sa chair et son esprit s’étaient un peu laissés aller, c’est de ne pas savoir jusqu’où qui la mine. « Vos caprices sont des ordres, » rétorque Patricia. L’insolence du  propos est affichée, mais le ton neutre et grave qu’utilise Caroline pour accuser réception l’atténue à ce point que Patricia en reste coite.

Elle est plus rauque qu’avant, aviez-vous remarqué ? La voix de Caroline. Émotion passagère, maux de gorge, difficultés respiratoires ? …C’est une perche que je vous tends, une de plus, allons, saisissez-la ! Caroline aurait-elle quelque problème de santé que son sens du devoir lui ferait occulter ? Nous donnez-vous enfin une clé pour accéder à autre chose que cette façade qu’elle nous offre ? Jolie, certes, mais inachevée : elle est en réfection. Alors grimpez à l’échafaudage, traquez la fente et les moindres fissures, renforcez l’édifice, ravalez, ravalez tant que vous pourrez ; et puis maçonnez, rajoutez-en une couche pour la forme, une autre pour la solidité, une troisième pour l’esthétique ; Nous finirons bien par en faire quelqu’un, de notre Caroline.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Revêtement de sol

    J'attends...

    ...Nerval.....il a promis sa clairvoyante participation pour nous aider à mieux comprendre ce texte épatant et déconcertant....;quelle bonne écriture de toute façon....c'est elle qui me tient par la barbichette au milieu d'un désarroi évident...

    Posté par aglaé, jeudi 21 mai 2009 à 10:20:46 | | Répondre
  • erratoume...

    J'attends NARVAL!!!!! Nerval, ce ne serait pas raisonnable...

    Posté par aglaé, jeudi 21 mai 2009 à 10:52:14 | | Répondre
  • "Vos caprices sont des ordres" : n'est-ce pas Caroline plutôt que Patricia, qui rétorque ? (d'un ton neutre et grave)

    Posté par michèle, vendredi 5 juin 2009 à 00:00:48 | | Répondre
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