mercredi 13 mai 2009

Question d'étoffe

Emmanuelle_mini
J
e vous ai blessé, pardonnez-moi, je ne vous savais pas si sensible.

…Ramassez le crayon que, de colère, vous avez jeté à l’instant. Sous ce meuble, là. C’est bien. Vous gommez, c’est parfait, attendez, je vais vous aider. Tabula rasa ou presque, du moins sur cette page. Patricia seule subsiste de vos divagations honteuses, vous avez ôté l’interphone et elle se tient droite à présent, c’est parfait : foin de cette langueur qui ne lui seyait point. Bien sûr que c’est mieux, je vous dis. Raide comme la justice, écrivez-vous. L’air constipé. J’ignorais que vous fussiez si rancunier. Fussiez, parfaitement, vous pouvez vérifier, la vieille école. Mais entre-temps, tordons le cou à cette fausse idée que vous croyez que je me fais de votre héroïne, pardon, ce n’est pas clair. Autrement dit : j’accepte bien volontiers que de cette dame aux austères abords émane un peu de charme, voire un rien de sensualité - encore que cela me semble difficile, mais il m’est insupportable de la voir se vautrer dans le stupre ou n’importe lequel de ses innombrables synonymes (boue, concupiscence, corruption, débauche, libertinage, licence, lubricité, luxure, obscénité, péché, perversion, salacité, turpitude, vice) à chaque saut de ligne sous prétexte que le démon de midi vous chatouille les reins, à vous. Rien à voir, prétendez-vous. Et quoi d’autre, alors ? Le cul se vend pas mal… Bel argument ! Ce n’est plus de la littérature, que vous nous faites, mais du racolage, et c’est puni par la loi. La Loi, la vilaine Loi, oui, et la mienne aussi, pour ce qu’elle vaut. Vous êtes un gratte-papier, voilà tout. Et moi un pisse-froid ?...
Repartons à zéro. Alors, qu’attendez-vous ? Le crayon ? Par la fenêtre. Non, ne descendez pas, c’est inutile : j’ai vu un clochard s’en emparer à l’instant, laissez-le lui s’il vous plaît, peut-être naîtra-t-il de cette rencontre une grande œuvre, et nous y serons pour quelque chose, imaginez si un jour… jetez-lui également ce bloc-notes, qu’il ait tous les outils. Allons, ne soyez pas exclusif, balancez, je vous dis ! Vous visez mal, est-ce exprès ?...regardez-le qui court pour attraper avant les autres ce butin hors norme. Nous pouvons nous vanter d’avoir créé l’événement, ce soir. Dans ce quartier en tout cas, considérons cela comme un début, d’habitude c’est si calme, quel ennui !
…Voilà quatre fois que vous taillez la mine de ce crayon, il n’en reste déjà plus rien, seriez-vous nerveux ? Il est temps de revenir à nos moutons avant qu’un autre s’en empare, surtout s’il est plus loup que vous, mon cher agneau. Non, je ne deviens ni familière ni entreprenante, il se trouve simplement que je n’ai jamais su résister à l’attrait du mot. Entre nous, c’est bien grâce à cela que nous en sommes ici, non ?

Patricia, au plus profond d’elle-même, enrage d’avoir été surprise en position délicate par sa subordonnée. Elle maîtrise pourtant sa colère, on ne l’entendra pas invectiver de dépit le petit stagiaire bègue qui livre les colis ni même la remplaçante de Madame Ravel, du contrôle de gestion, celle avec les grosses boucles d’oreille en ambre qui lui déforment les lobes. C’est que notre Patricia est faite d’une étoffe dont vous me direz des nouvelles, grand teint et inusable !

Mais sommes-nous vraiment faits de la même, vous et moi ? En lisant ces phrases, il me semble au contraire que nous ferions mieux d’aller nos chemins respectifs sans plus se préoccuper l’un de l’autre. Je vais vous dire les choses crûment, pour que vos abaissiez vos sourcils étonnés, vous épargnant ainsi une crampe : j’aimerais mieux que vous vous attardiez sur Caroline. Les états d’âmes de Patricia, tels que vous me les servez, me laissent froide, froide c’est un euphémisme, j’en suis glacée jusqu’à la moelle. Voilà, c’est dit. Alors que Caroline, elle, nous cache bien des choses, des choses formidables, confondantes, il faudrait sans tarder aller y voir de plus près avant qu’elles ne s’envolent. Faites un tour dans sa vie, ses souvenirs ; explorez ses réminiscences, polissez les unes après les autres ses multiples facettes pour mieux voir en elle. Et que diable, sortez un peu de ce bureau ! N’y enfermez pas vos héroïnes, n’emprisonnez pas vos lecteurs improbables dans ce décor à peu de frais, faites leur respirer un autre air, on étouffe, ici, alors bougez, bougez je vous dis ! Eh  bien ?…je ne vois plus que votre nuque. Elle est frêle comme celle d’un enfant. La posture est nouvelle, mais touchante, votre timidité m’émeut. Vous n’osez pas me dire…quoi donc ? Que me cachez-vous ? (…) Les descriptions vous effraient ? Vous n’en voyez pas l’utilité ? Vous êtes neurasthénique ? Agoraphobe ! Voilà le mot qui vous trahit, vous êtes allé trop loin, c’est idiot, je m’y étais presque laissée prendre, vous avez de jolis filets et vous savez les tendre, mais le maillage en est encore un peu large : agoraphobe, vraiment ! Et puis quoi, encore ? Quelles infirmités vous inventerez-vous pour éviter d’avoir à réfléchir à de nouveaux paysages ou à d’autres ressorts ? Paresseux que vous êtes ! Cela étant, je constate que vous disposez d’un vocabulaire plus fourni que prévu, et nous veillerons désormais à en faire bon usage.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Commentaires sur Question d'étoffe

    Je souhaiterais...

    ...pouvoir relire doucement l'ensemble de vos textes depuis le début...est-ce possible? de façon à pouvoir imprimer car la qualité de ma lecture sur écran est détestable....elle m'inspire juste une folle envie de vous lire dans de meilleures conditions...agladmirative...

    Posté par aglaé, mercredi 13 mai 2009 à 16:31:04 | | Répondre
  • Tout relire mode d'emploi

    Aglaë, il vous suffit d'aller sur la rubrique "catégories" (c'est écrit en vert -pas en vers- en haut à droite de votre écran)
    Vous trouvez les 7 écrivains par ordre chronologique.
    Vous cliquez sur l'écrivain de votre choix et vous avez tous ses textes en suivant, numérotés, le dernier sur le haut de la pile.
    Vous pouvez tout relire tranquillement.
    Bien à vous

    Posté par michèle pambrun, mercredi 13 mai 2009 à 18:33:54 | | Répondre
  • Merci Michèle, notre vigie... En effet, y a pas plus simple !

    Posté par Marc V., mercredi 13 mai 2009 à 18:40:43 | | Répondre
  • merci!

    Merci Michèle, j'ai mes huit petites pages bien proprettes à côté de moi grâce à vous; tout Urien et non pas tout ou rien, et je me recouche...il est trois heures et l'imprimante fait du bruit...je vais encore me faire...disons grondée.
    Aglabisous à vous deux

    Posté par aglaé, jeudi 14 mai 2009 à 03:11:28 | | Répondre
  • J'ai lu....

    ...et je m'en doutais....j'ai trouvé ça formidable...je crois que je n'ai jamais lu qq chose qui ressemble à ce sujet entre une correctrice-éditrice de choc hyper présente auprès d'un auteur invisible et la construction de deux personnages féminins, singuliers, drôles, très contemporains....l'écriture d'Emmanuelle me séduit complètement....BREF, j'adore ce texte....que va-t-il devenir? Sera-t-il fini au mois de juin????Faudrait pas nous laisser en rade tout l'été, ce serait jouer avec notre santé! Bravo à vous!

    Posté par aglaé, vendredi 15 mai 2009 à 11:34:12 | | Répondre
  • Aglaé, je vous suis totalement ...

    Je n'ai rien à ajouter aux généreux propos d'Aglaé, sinon la manifestation de mon propre plaisir de lire Urien et de découvrir à chaque fois l'évolution du jeu entre ces deux personnages et les personnages du roman de l'intrigue ...

    Nous devenons impatients , plus impatients chaque mercredi pour la suite ...

    Merci Madame Urien et salut Aglaé complice de lecture.

    Narval qui aime bien vous lire.

    Posté par Narval, vendredi 15 mai 2009 à 11:43:34 | | Répondre
Nouveau commentaire