mardi 12 mai 2009

Les hommes boivent

Bertrand_mini

Les hommes boivent pour éviter de se voir.
Peut-être parce qu’ils sont tous des artistes à qui on a volé les outils, ou du moins à qui on a pas tendu les bons, peut-être aussi, tout simplement, parce que ça ne leur plaît pas d’être des hommes et que d’autres, à qui ça ne plaisait sans doute pas beaucoup plus, ont voulu trop tôt leur faire partager leur fardeau d’homme, leur ôtant d’autorité le lait de la bouche.
Alors ils tètent, à la recherche d’un paradis à jamais perdu, à peine entrevu, si peu qu’ils s’engouffrent en sens inverse, directement en enfer.
Je n’ai jamais pu croiser un homme qui chancelait sous un pont, sur un banc, dans la rue et dans la nuit, le cerveau en dormance sous des vapeurs d'eau-de-vie, sans me demander quel mal pouvait bien ronger l’intimité de ses entrailles.
J’ai pourtant bu moi-même toute ma vie et j’ai aimé boire, vraiment.
Alors quel tourment m’a rongé ? Je n’en aperçois et n’en ai toujours aperçu que les symptômes, sorte de mélancolie, instabilité sociale et amoureuse, inconduite et autres marginalités, comme lorsqu’on a mal aux dents. En fait, on devrait dire mal à une dent. Je n’ai jamais vu un homme souffrir de ses trente deux dents à la fois. Le bougre en serait mort de douleur, assurément. On dit avoir mal aux dents parce qu’on ne sait jamais précisément laquelle est malade. On souffre terriblement de quelque chose d’imprécis, quelque part dans la bouche, sur les mâchoires.
Un mal qui irradie.
Alors peut-être ai-je arrosé ce mal, pour inonder la bouche et faire taire la carie. A dire vrai,  je ne sais pas.
En tout cas, je n’ai jamais voulu être de ceux qui semblent n’avoir pas mal. Ils sont pour la plupart d’affligeants coquins. Les jeteurs de pierres au buveur, les empêcheurs de s'enivrer en rond, sont le plus souvent intoxiqués eux-mêmes à de bien plus pernicieux élixirs, des quintessences grossières et qui ne troublent pas la hiérarchie de la meute.
Le plus souvent, ils ont les dents pointues, de petits rires sans objet ni musique et l’œil éteint, gelé par des vérités tellement commodes qu’on peut aussi bien se réclamer de l’envers que de l’endroit.
Des évidences comme les choux.
Sans queue ni tête.

7_vert

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Commentaires sur Les hommes boivent

    N'importe quel Jaja !

    Dans le genre, je préfère Charles Bukowski chez Pivot,
    dont voici la référence you tube:

    http://www.youtube.com/watch?v=hURzDc5Xzl8


    Et surtout cette petite merveille de Guy de Maupassant :

    7 avril 1884
    LE PETIT FÛT

    Maître Chicot, l'aubergiste d'Épreville, arrêta son tilbury devant la ferme de la mère Magloire. C'était un grand gaillard de quarante ans, rouge et ventru, et qui passait pour malicieux.
    Il attacha son cheval au poteau de la barrière, puis il pénétra dans la cour. Il possédait un bien attenant aux terres de la vieille, qu'il convoitait depuis longtemps. Vingt fois il avait essayé de les acheter, mais la mère Magloire s'y refusait avec obstination.
    - J'y sieus née, j'y mourrai, disait-elle.
    Il la trouva épluchant des pommes de terre devant sa porte. Agée de soixante-douze ans, elle était sèche, ridée, courbée, mais infatigable comme une jeune fille. Chicot lui tapa dans le dos avec amitié, puis s'assit près d'elle sur un escabeau.
    - Eh bien ! la mère, et c'te santé, toujours bonne ?
    - Pas trop mal, et vous, maît' Prosper ?
    - Eh ! eh ! quéques douleurs ; sans ça, ce s'rait à satisfaction.
    - Allons, tant mieux !
    Elle ne dit plus rien. Chicot la regardait accomplir sa besogne. Ses doigts crochus, noués, durs comme des pattes de crabe, saisissaient à la façon de pinces les tubercules grisâtres dans une manne, et vivement elle les faisait tourner, enlevant de longues bandes de peau sous la lame d'un vieux couteau qu'elle tenait de l'autre main. Et, quand la pomme de terre était devenue toute jaune, elle la jetait dans un seau d'eau. Trois poules hardies s'en venaient l'une après l'autre jusque dans ses jupes ramasser les épluchures, puis se sauvaient à toutes pattes, portant au bec leur butin.
    Chicot semblait gêné, hésitant, anxieux, avec quelque chose sur la langue qui ne voulait pas sortir. A la fin, il se décida :
    - Dites donc, mère Magloire...
    - Qué qu'i a pour votre service ?
    - C'te ferme, vous n' voulez toujours point m' la vendre ?
    - Pour ça non. N'y comptez point. C'est dit, c'est dit, n'y r'venez pas.
    - C'est qu' j'ai trouvé un arrangement qui f'rait notre affaire à tous les deux.
    - Qué qu' c'est ?
    - Le v'là. Vous m' la vendez, et pi vous la gardez tout d' même. Vous n'y êtes point ? Suivez ma raison.
    La vieille cessa d'éplucher ses légumes et fixa sur l'aubergiste ses yeux vifs sous leurs paupières fripées.
    Il reprit :
    - Je m'explique. J' vous donne, chaque mois, cent cinquante francs. Vous entendez bien : chaque mois j' vous apporte ici, avec mon tilbury, trente écus de cent sous. Et pi n'y a rien de changé de plus, rien de rien ; vous restez chez vous, vous n' vous occupez point de mé, vous n' me d'vez rien. Vous n' faites que prendre mon argent. Ça vous va-t-il ?
    Il la regardait d'un air joyeux, d'un air de bonne humeur.
    La vieille le considérait avec méfiance, cherchant le piège. Elle demanda :
    - Ça, c'est pour mé ; mais pour vous, c'te ferme, ça n' vous la donne point ?
    Il reprit :
    - N' vous tracassez point de ça. Vous restez tant que l' bon Dieu vous laissera vivre. Vous êtes chez vous. Seulement vous m'ferez un p'tit papier chez l' notaire pour qu'après vous ça me revienne. Vous n'avez point d'éfants, rien qu' des neveux que vous n'y tenez guère. Ça vous va-t-il ? Vous gardez votre bien votre vie durant, et j' vous donne trente écus de cent sous par mois. C'est tout gain pour vous.
    La vieille demeurait surprise, inquiète, mais tentée. Elle répliqua :
    - Je n' dis point non. Seulement, j' veux m' faire une raison là-dessus. Rev'nez causer d' ça dans l' courant d' l'autre semaine. J' vous f'rai une réponse d' mon idée.
    Et maître Chicot s'en alla, content comme un roi qui vient de conquérir un empire.
    La mère Magloire demeura songeuse. Elle ne dormit pas la nuit suivante. Pendant quatre jours, elle eut une fièvre d'hésitation. Elle flairait bien quelque chose de mauvais pour elle là dedans, mais la pensée des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s'en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait comme ça du ciel, sans rien faire, la ravageait de désir.
    Alors elle alla trouver le notaire et lui conta son cas. Il lui conseilla d'accepter la proposition de Chicot, mais en demandant cinquante écus de cent sous au lieu de trente, sa ferme valant, au bas mot, soixante mille francs.

    - Si vous vivez quinze ans, disait le notaire, il ne la payera encore, de cette façon que quarante-cinq mille francs.
    La vieille frémit à cette perspective de cinquante écus de cent sous par mois ; mais elle se méfiait toujours, craignant mille choses imprévues, des ruses cachées, et elle demeura jusqu'au soir à poser des questions, ne pouvant se décider à partir. Enfin elle ordonna de préparer l'acte, et elle rentra troublée comme si elle eût bu quatre pots de cidre nouveau.
    Quand Chicot vint pour savoir la réponse elle se fit longtemps prier, déclarant qu'elle ne voulait pas, mais rongée par la peur qu'il ne consentît point à donner les cinquante pièces de cent sous. Enfin, comme il insistait, elle énonça ses prétentions.
    Il eut un sursaut de désappointement et refusa.
    Alors, pour le convaincre, elle se mit à raisonner sur la durée probable de sa vie.
    - Je n'en ai pas pour pu de cinq à six ans pour sûr. Me v'là sur mes soixante-treize, et pas vaillante avec ça. L'aut'e soir, je crûmes que j'allais passer. Il me semblait qu'on me vidait l' corps, qu'il a fallu me porter à mon lit.
    Mais Chicot ne se laissait pas prendre.
    - Allons, allons, vieille pratique, vous êtes solide comme l' clocher d' l'église. Vous vivrez pour le moins cent dix ans. C'est vous qui m'enterrerez, pour sûr.
    Tout le jour fut encore perdu en discussions. Mais, comme la vieille ne céda pas, l'aubergiste, à la fin, consentit à donner les cinquante écus.
    Ils signèrent l'acte le lendemain. Et la mère Magloire exigea dix écus de pot de vin.

    Trois ans s'écoulèrent. La bonne femme se portait comme un charme. Elle paraissait n'avoir pas vieilli d'un jour, et Chicot se désespérait. Il lui semblait, à lui, qu'il payait cette rente depuis un demi-siècle, qu'il était trompé, floué, ruiné. Il allait de temps en temps rendre visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. Elle le recevait avec une malice dans le regard. On eût dit qu'elle se félicitait du bon tour qu'elle lui avait joué ; et il remontait bien vite dans son tilbury en murmurant :
    - Tu ne crèveras donc point, carcasse !
    Il ne savait que faire. Il eût voulu l'étrangler en la voyant. Il la haïssait d'une haine féroce, sournoise, d'une haine de paysan volé.
    Alors il chercha des moyens.
    Un jour enfin, il s'en revint la voir en se frottant les mains, comme il faisait la première fois lorsqu'il lui avait proposé le marché.
    Et, après avoir causé quelques minutes :
    - Dites donc, la mère, pourquoi que vous ne v'nez point dîner à la maison, quand vous passez à Épreville ? On en jase ; on dit comme ça que j' sommes pu amis, et ça me fait deuil. Vous savez, chez mé, vous ne payerez point. J' suis pas regardant à un dîner. Tant que le coeur vous en dira, v'nez sans retenue, ça m' fera plaisir.
    La mère Magloire ne se le fit point répéter, et le surlendemain, comme elle allait au marché dans sa carriole conduite par son valet Célestin, elle mit sans gêne son cheval à l'écurie chez maître Chicot, et réclama le dîner promis.
    L'aubergiste, radieux, la traita comme une dame, lui servit du poulet, du boudin, de l'andouille, du gigot et du lard aux choux. Mais elle ne mangea presque rien, sobre depuis son enfance, ayant toujours vécu d'un peu de soupe et d'une croûte de pain beurrée.
    Chicot insistait, désappointé. Elle ne buvait pas non plus. Elle refusa de prendre du café.
    Il demanda :
    - Vous accepterez toujours bien un p'tit verre.
    - Ah ! pour ça, oui. Je ne dis pas non.
    Et il cria de tous ses poumons, à travers l'auberge :
    - Rosalie, apporte la fine, la surfine, le fil-en-dix.
    Et la servante apparut, tenant une longue bouteille ornée d'une feuille de vigne en papier.
    Il emplit deux petits verres.
    - Goûtez ça, la mère, c'est de la fameuse.
    Et la bonne femme se mit à boire tout doucement, à petites gorgées, faisant durer le plaisir. Quand elle eut vidé son verre, elle l'égoutta, puis déclara :
    - Ça, oui, c'est de la fine.

    Elle n'avait point fini de parler que Chicot lui en versait un second coup. Elle voulut refuser, mais il était trop tard, et elle le dégusta longuement, comme le premier.
    Il voulut alors lui faire accepter une troisième tournée, mais elle résista. Il insistait :
    - Ça, c'est du lait, voyez-vous ; mé j'en bois dix, douze, sans embarras. Ça passe comme du sucre. Rien au ventre, rien à la tête ; on dirait que ça s'évapore sur la langue. Y a rien de meilleur pour la santé !
    Comme elle en avait bien envie, elle céda, mais elle n'en prit que la moitié du verre.
    Alors Chicot, dans un élan de générosité, s'écria :
    - T'nez, puisqu'elle vous plaît, j' vas vous en donner un p'tit fût, histoire de vous montrer que j' sommes toujours une paire d'amis.
    La bonne femme ne dit pas non, et s'en alla, un peu grise.
    Le lendemain, l'aubergiste entra dans la cour de la mère Magloire, puis tira du fond de sa voiture une petite barrique cerclée de fer. Puis il voulut lui faire goûter le contenu, pour prouver que c'était bien la même fine ; et quand ils en eurent encore bu chacun trois verres, il déclara, en s'en allant :
    - Et puis, vous savez, quand n'y en aura pu, y en a encore ; n' vous gênez point. Je n' suis pas regardant. Pû tôt que ce sera fini, pu que je serai content.
    Et il remonta dans son tilbury.
    Il revint quatre jours plus tard. La vieille était devant sa porte, occupée à couper le pain de la soupe.
    Il s'approcha, lui dit bonjour, lui parla dans le nez, histoire de sentir son haleine. Et il reconnut un souffle d'alcool. Alors son visage s'éclaira.
    - Vous m'offrirez bien un verre de fil ? dit-il.
    Et ils trinquèrent deux ou trois fois.
    Mais bientôt le bruit courut dans la contrée que la mère Magloire s'ivrognait toute seule. On la ramassait tantôt dans sa cuisine, tantôt dans sa cour, tantôt dans les chemins des environs, et il fallait la rapporter chez elle, inerte comme un cadavre.
    Chicot n'allait plus chez elle, et, quand on lui parlait de la paysanne, il murmurait avec un visage triste :
    - C'est-il pas malheureux, à son âge, d'avoir pris c' t' habitude-là ? Voyez-vous, quand on est vieux, y a pas de ressource. Ça finira bien par lui jouer un mauvais tour !
    Ça lui joua un mauvais tour, en effet. Elle mourut l'hiver suivant, vers la Noël, étant tombée, soûle, dans la neige.
    Et maître Chicot hérita de la ferme, en déclarant :
    - C'te manante, si alle s'était point boissonnée, elle en avait bien pour dix ans de plus.

    FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN FIN

    Posté par Narval, mardi 12 mai 2009 à 18:23:49 | | Répondre
  • Qu'importe le jaja pourvu qu'on ait l'ivresse !

    Ah merde alors j'aurais bien préféré que la vieille eût la peau de maître Chicot. Qu'il cassât sa goûle avant elle quoi. Je sais ç'aurait pas été original mais vin dieu de vin dieu, le salaud ! Ce qui console c'est que la mère Magloire s'est quand même payée du bon temps !

    Posté par michèle pambrun, mardi 12 mai 2009 à 23:53:52 | | Répondre
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