mardi 28 avril 2009

Une bonne mauvaise nouvelle

Bertrand_mini
J’
ai dû tapoter énergiquement le dos courbé de mon vieux voisin, tant son hilarité l’étouffait, tant il était rouge et tant il était agité de petits mouvements convulsifs.
J’ai quasiment eu peur.
Puis il s’est remis lentement , les yeux en pleurs, le corps tressautant encore sous les dernières ondes de choc du fou rire.
On s’est tu alors et on s’est laissé bercer encore par les premiers rayons du soleil d’avril. Une cigogne, sa large envergure déployée sur le printemps bleu, est passée très haut. Nous l’avons suivie des yeux un moment. Sa course a coupé à la perpendiculaire le nuage rectiligne d’un avion silencieux et qui filait droit sur Moscou.
Mais… Faut pas que ça te vexe, a murmuré Stanisław.
Quoi donc ?
Ben, je t’ai un peu forcé la main pour que tu  racontes une histoire sur ton pays… Ton pays qui te manque…Je sais que c’est pas bien…
J’ai bien sûr rassuré Stanisław. Je lui ai dit que je m’en foutais complètement de Mitterrand, de Sarkozy, de Royal et de tous les autres canards boiteux de la scène politique… Ça n’était pas ça, pour moi, mon pays… Je lui citai Brassens : Je n’aime pas ma patrie, mais j’aime beaucoup la France
Ceux que j’aimais là-bas, n’accéderaient jamais à ce niveau spectaculaire de la veulerie. Ça n’était point là ni leur goût, ni leur cheminement et ni leur ambition.
Ah, je pense bien ! Mais tu sais, en Pologne aussi, il y a des sots…Et je pressentais que Stanisław cherchait à être quitte, s’obstinait à vouloir faire un échange. Un Français ridicule contre un Polonais pas brillant. Une sorte de dédommagement. Par amitié.
Ah bon ?... Non ? Pas des sots comme les Russes, quand même ?  ai-je taquiné.
Non, quand même pas ! n’a pas pu  s’empêcher de s’exclamer Stanisław. Mais quand même…
Ecoute… Après avoir été démobilisé, j’ai travaillé quelque temps dans les usines Polonez, la seule voiture qui ait tenu durablement la route chez nous autres.
C’était le 12 avril 1961…Ça te dit quelque chose, le 12 avril 1961 ?
Je cherchai dans ma tête. 1961 la guerre froide, bien sûr… C’était vaste… Non, ça ne me dit rien..
Tu vas comprendre.
Ce matin-là donc, comme tous les matins d’ailleurs, on était  à l’atelier de montage. Ça burinait là-dedans, ça  tapait, ça soudait, ça forgeait, ça vissait, ça découpait… Il y avait un potin d’enfer !
Et soudain, est entré dans tout ce fourbi, en retard comme d’habitude, le camarade tourneur-ajusteur Franciszek.
Il levait les bras au ciel, il gesticulait comme un pantin, il hurlait, il était rouge, il suait, il vociférait. Il voulait être écouté.
On s’est arrêté d’usiner et le silence est tombé dans l’atelier. Un étrange silence, inquiet, lourd d'angoisses contenues :
-  Les gars, les gars, a crié éperdument Franciszek, les  Russes sont sur la lune ! Les Russes sont sur la lune !
Ce fut alors une exclamation unanime de joie, des clameurs, des embrassades, des accolades, de petites valses même, certains camarades se prenant par la main et improvisant deux ou trois pas de danse autour des machines. On était aux anges…
Soudain,  j’ai eu un doute. Trop de bonheur d’un coup, tout ça… Trop facile. Trop beau. Depuis 16 ans maintenant, on ne nous avait guère habitués à ce que les alouettes nous tombent toutes rôties dans le bec.
Craignant donc le pire, j’ai réclamé silence en tapant sur de la tôle avec mon marteau. Je me suis égosillé. On s’est tu peu à peu,  on m’a regardé vilainement comme une bête curieuse, comme un emmerdeur, un empêcheur de célébrer en rond la phénoménale nouvelle.
J’ai demandé doucement à Franciszek :
- Tous les Russes ?
-  Heu... Non… Non, non… Un seul… Youri Gagarine, qu’il s’appelle.
Et ce fut la stupeur, le désappointement, la tristesse,  puis enfin  la colère, d’autant plus grande qu’un formidable espoir venait de souffler sur l’atelier.
On s’est remis au travail, plus morose que jamais, et on a menacé du poing le pauvre Franciszek.
Certains même l’ont  pris à partie et qualifié de traître et de sale menteur !

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Une bonne mauvaise nouvelle

    Un pour tous

    Savoureuse ton histoire, Bertrand, vraiment savoureuse.
    Tu es en ce moment sur la route qui t'amène vers la France. Je te salue, voyageur.

    Posté par michèle pambrun, mardi 28 avril 2009 à 09:30:11 | | Répondre
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