mercredi 22 avril 2009

L'art du détail

Emmanuelle_mini
«
C’est le dossier Chaleur, Madame. » rétorque tranquillement Caroline sans relever l’inhabituelle trivialité des propos de sa supérieure.

Raccrochez-vous aux perches que l’on vous tend, c’est un début. Il n’empêche que ce calme affiché de notre secrétaire, cet aplomb surprenant, doivent suggérer tout autre chose. Dévoilez ce qu’ils masquent. Faites supputer, mais sans l’écrire car ce verbe est trop laid, que l’insolence rôde derrière ces propos, et n’est plus très loin à présent : la subordonnée arbore un air supérieur. Son sourire découvre deux canines longuettes dont vous n’aviez pas fait étalage auparavant, Caroline est un peu louve sur les bords, c’est un fait avéré désormais, un trait sous-jacent qui ne demandait qu’à s’affirmer, voilà qui est bel et bien, ce personnage me plaît décidément de plus en plus, laissez-moi jubiler un instant.
Voilà. Au tour de Patricia, maintenant.

La Directrice Générale, faussement languide sur son bureau, reprend violemment vie : une étonnante vigueur l’inonde en même temps que le sang afflue dans tout son corps, irrigue son cerveau et ses terminaisons nerveuses.
Résultat : elle tremble et rougit, de trouble et de colère. Invective la secrétaire, ce doit être un réflexe, car le dossier est tombé tandis qu’elle rassemblait ses jambes. Tape futilement du pied, talon plat et ferré, sur la moquette épaisse, tentant dans le mouvement de masquer le va-et-vient de ses deux mains qui, confuses, s’activent à étirer la jupe en deçà des genoux.

Ce n’est pas encore assez : fermez les boutons du corsage, comprimez-moi ce sein que je ne saurais voir, ce n’est pas par pudeur, croyez-moi, j’en ai vus d’autres, mais la cohérence du personnage le requiert : tenue correcte exigée, tout doit disparaître fors l’essentiel, qu’on a bien du mal à voir dans votre prose haletante, je ne parle pas de suspens mais de respiration, vous avez le style d’un asthmatique …Et pourquoi griffonnez-vous maintenant, comme si cette précision s’imposait, que les fesses un peu molles et très moites de Patricia ont laissé sur le sous-main de cuir leur empreinte humide ? L’écriture a beau être timide, le propos est clair. Vous avez l’art du détail trivial et inutile. Faites un effort et essayez de vous rappeler, à chaque ligne qui passe sous votre mine, que nous ne souhaitons pas donner dans le genre que vous affectez. Mais si, je veux bien dire le mot, là n’est pas le problème. Pornographie, voilà, êtes-vous satisfait ? Moi, en tout cas, je ne m’y risquerai pas, c’est un genre éphémère en tous points, et le nom de l’auteur n’est jamais cité, prenez-en de la graine.

Caroline fait la moue. Sa bouche se prête bien à ce genre d’exercice, on s’attend si peu à l’entendre parler, à vrai dire on aimerait autant qu’elle s’abstienne.

Les apparences ont la vie dure. Mais vous faites bien de le mentionner, notre secrétaire s’en étoffera d’autant plus par la suite. Et Caroline, il est vrai, semble déçue : il faut croire qu’elle préférait Patricia posée sur son bureau comme un gros presse-papier, femme objet plutôt qu’à poigne.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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