mardi 21 avril 2009

Une impardonnable goujaterie

Bertrand_mini
J’
ai bien ri, je l’avoue sans vergogne, quand Stanisław en eut terminé de son histoire.  J’ai bien ri de la méprise de ce général aux fantasmes sordides et Stanisław, cabotin, en a évidemment rajouté aussitôt, imaginant le général aux prises avec cette jument, grotesque, ridicule, impudique et finalement maltraité.
Oui, oui, que j’ai dit….Mais ça ne veut pas dire que, pour un général désaxé, deux flics benêts qui lancent des pavés dans la Vistule, un Sergueï ingénu devant son thermomètre, tout le peuple russe soit idiot !  Enfin,  père Stanisław ! Des  histoires de ce type, tous les peuples en possèdent un échantillon ! Même les Belges !
Ah, tu dis ça, parce que tu les connais pas ! J’pourrais t’en raconter des centaines, sur eux ! Toutes plus cocasses les unes que les autres !  Tiens, toi, qui es un Français, en as-tu une, par exemple, de ce que les Français pourraient être des idiots, des fois… Hein ? Pas une que tu as à me raconter ! Tu vois bien !
Le soleil d’avril nous réchauffait les os. J’écoutais toujours les fourmillements du printemps s’éparpiller autour de nous. Je pensais à la France, justement, quittée depuis si longtemps et que j’allais
bientôt revoir. J’y pensais avec douceur. Des visages et des voix amis se recomposaient. Vrai alors qu’une histoire qui aurait pu la dénigrer, de si loin, maintenant que je n’y vivais plus depuis des années,  ne me venait pas à l’esprit.
Et Stanisław triomphait de mon silence, me tapant sur l’épaule comme pour me consoler, et riant de toutes ses quelques dents.
Je lui offris une cigarette et lui dis que lorsque je vivais en France, c’est au-delà d’elle que je trouvais que c’était beau. Je m’en foutais de mon pays. Mais l’exil, même volontaire, transforme les émotions. L’arbre déraciné pleure ses racines, sa rivière et ses roseaux… Alors, non, je ne trouvais pas d’histoires qui puissent faire rire aux dépens de mon pays.
Stanisław  me dit, les yeux soudain baissés, qu’il savait cette étreinte des exils. Il est d’un peuple à forte tradition d’exil. Tous ses enfants vivent hors de Pologne et ses petits-enfants aussi.
C’est alors que j’intellectualisai ma réflexion. Je me dis soudain que France ou pas France, cette nation renfermait en son sein un tas de corniauds et de salopards. J’en avais fait la triste expérience pendant un demi-siècle quand même ! Je pensai à la politique :  Pompidou, d’Estaing, Mitterrand, Chirac et maintenant, cerise  sur un gâteau qui n’en avait nul besoin,  Sarkozy le mesquin, le petit, le chafouin…Est-ce qu’un peuple qui se choisissait régulièrement des timoniers aussi vulgaires était digne de ma nostalgie ? Qu’est-ce que c’était que ce vague à l’âme à quatre sous ?  Je m’ébrouai, comme sortant d’une rêverie...
Eh bien si, que je dis à Stanisław, j’en ai une,  anecdote, tellement grossière qu’elle a bien failli tourner au drame et raviver tantôt  les cataclysmes des guerres de Cent ans. Et  tu vas voir comme les Français peuvent être raffinés dans la sottise. Tout autant que tes Russes.
C’est
aussi une histoire de cheval.
Stanisław  fronça les sourcils, plissa les yeux, incrédule, et fit un petit « ah ? » haut perché, avant de tendre  une oreille dubitative.
C’était en octobre 1984. Le Président de la République, en la personne de François Mitterrand, rendait visite à la Cour d’Angleterre. Reçu avec tous les honneurs dus à son rang, faste, solennité, luxe et protocole royal, le socialiste en bombait avantageusement le torse, lui qui, en privé, se passionnait pour l’histoire généalogique de toutes les têtes couronnées d’Europe.
La foule applaudissait, la garde faisait sonner haut et clair les trompettes et battait le tambour, tandis que le cortège officiel parcourait lentement les abords du château Saint-James.
Depuis une élégante voiture que tirait un cheval blanc somptueux, confortablement installé aux côtés de Sa Majesté, Mitterrand saluait, souriait, resplendissait tandis que la Reine faisait de même, agitant délicatement sa main discrètement gantée de blanc en direction de son peuple en liesse.
Mais il advint, tu ne vas pas me croire, Stanisław, que le cheval, bien que serviteur zélé de la famille royale et habitué à promener derrière lui les grands de ce monde, leva la queue qu’il portait ornée de pompons rutilants et se soulagea sournoisement,  comme un vulgaire canasson de ferme, d’une de ces flatulences pestilentielles dont seuls les équidés ont le secret.
La Reine et le Président, quoique fort incommodés, firent comme si de rien n’était et continuèrent, tout sourire, leurs simagrées face à la foule radieuse. Pour aguerris cependant qu’ils fussent l’un et l’autre  à l’hypocrisie, pour maîtres qu’ils fussent passés dans l’art de se composer un visage et de faire fi des détails inconvenants au nom de leur auguste  image, tous les deux avaient tellement hâte que cette chaude puanteur s’évacuât qu'ils ne pensaient désormais plus qu'à cela….La Reine était rouge comme une pivoine et, de temps à autre, s’épongeait le front avec un petit mouchoir de dentelles brodées.
Enfin, n’y pouvant plus tenir, elle murmura à l’adresse de son hôte, en remuant à peine les lèvres, sans le regarder et tout en saluant ses sujets  de sa belle et vieille main gantée :
-  Vous me voyez absolument désolée, Monsieur le Président… Je vous prie de bien vouloir me pardonner cette terrible entorse faite à la dignité du protocole.
Et le socialiste démocrate de Président de répondre, tout en continuant lui aussi ses singeries à l’adresse des spectateurs :
-  Oh mais, n’eussiez vous rien dit, Majesté, que j’aurais continué d’incriminer in petto ce pauvre cheval…

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Commentaires sur Une impardonnable goujaterie

    Etreinte

    Ce que je retiens :
    " L'exil, même volontaire, transforme les émotions. L'arbre déraciné pleure ses racines, sa rivière et ses roseaux..."
    Le beau pays de France sera heureux de te retrouver et la Pologne n'aura pas à être jalouse, l'amitié n'a pas de frontières. En principe.

    Quant au raffinement des histoires, c'est une autre paire de manches !

    Posté par michèle pambrun, mardi 21 avril 2009 à 12:00:24 | | Répondre
  • Raffinement

    Tu trouves que c'est vulgaire ?
    Mais le raffinement, Michèle, souvent, c'est de la vulgarité toilettée...
    Regarde les caniches.

    Posté par Bertrand, mardi 21 avril 2009 à 12:35:53 | | Répondre
  • Détails

    Cela peut choquer les âmes sensiiiiibles. Moi qui suis très grossière (pas vulgaire, je crois pas, grossière) j'adore ce genre d'histoires.
    Et j'apprécie les détails : " C'était en octobre 1984 "...

    Posté par michèle pambrun, mardi 21 avril 2009 à 14:28:18 | | Répondre
  • Merci, Madame Pambrun

    Michèle, merci de m'avoir alerté pour la bourde énooooorme entre Flaubert et Maupassant...
    Il est vrai qu'ils étaient très amis, mais quand même !
    Tu es notre ange gardien !

    Posté par Bertrand, mardi 21 avril 2009 à 14:37:55 | | Répondre
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