vendredi 17 avril 2009

Chroniques d'un super-héros, 9

Fabrice_mini
M
on oreille gauche, quelque peu malmenée, m’a fait souffrir le martyre pendant des jours. J’ai gagné de longues séances chez mon dentiste, Monsieur Valra, dont le devis équivalait à mon salaire annuel –nous avons une bonne mutuelle au travail. Monsieur Valra était dans une phase dépressive ; il semblait avoir besoin de se confier : je n’avais d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer par un vague « agghrr », signe de ralliement du patient dentaire. Madame Valra venait de le quitter et il était en pleine crise existentielle : il se demandait s’il ne fallait changer de vie et devenir artiste (il voulait prendre depuis longtemps des cours de peinture). Je l’ai encouragé dans cette voie, lui conseillant de finir auparavant mes prothèses. Les super héros ont toujours une bouche saine.

J’ai rencontré Gilberte chez un dentiste, à propos. Je venais d’entrer dans une funeste année, ma trente-troisième –l’an maudit où je perdis mon Manteau. Gilberte était assistante dentaire. C’est elle qui m’installait sur le fauteuil, disposait la grande serviette en papier autour de mon cou, me nettoyait le visage après les soins. Je l’ai tout de suite trouvée désirable. Elle dégageait une grande sensualité, quelque chose d’excitant et, j’ose le dire, d’animal. Oh je sais, le fantasme de la blouse blanche. Celle de Gilberte était verte, ce qui ne changeait rien à la profondeur de son décolleté et à l’harmonie de sa silhouette. J’aimais la douceur de sa voix, l’odeur de son parfum quand elle se penchait vers moi. J’espérais toujours en conserver une trace sur mes vêtements, mais quand je rentrais à la maison il n’y avait rien, aucun effluve, un mirage. À force de nous voir –j’avais de gros soins à effectuer cette année-là–, nous avons engagé la conversation. En tout bien tout honneur, évidemment. Elle a forcément quelqu’un dans la vie, je me disais, un type brillant, PDG-mannequin-fortuné-artiste, résidant à Neuilly-Saint-Germain-Opéra, qui frise un mètre quatre-vingt-dix. C’est-à-dire, approximativement, quinze centimètres de plus que moi.
Un soir d’hiver, alors que le cabinet dentaire allait fermer, j’ai proposé de la raccompagner chez elle. Gilberte habitait en banlieue, dans la belle cité d’Antony, Hauts-de-Seine. Dans le meilleur des cas, perspective déraisonnable, j’en conviens, illusions pré-pubères, elle me ferait monter chez elle pour me présenter son fiancé, qui sait. La voie était libre et, contre toute attente, le fiancé miracle, c’était …moi : Patrick Platon Pétrovitch.
Cette première nuit avec Gilberte, ça a été quelque chose, je vous assure. Elle était sans pudeur, sans tabou, aucune limite. La femme naturelle, inattendue, surtout pour moi qui n’attendais plus rien. Ce qu’elle me trouvait ? Je me le demande encore. Je me revois au petit matin, dans sa chambre, bénéficiant d’une vue panoramique sur sa poitrine offerte, ses jambes fuselées, son sourire, bref, tout.
Deux mois plus tard, jour pour jour, Gilberte emménageait chez moi. Nos brosses à dents s’entrechoquaient dans le verre à l’effigie de Madonna, ses culottes s’empilaient dans l’armoire, à trois millimètres de mes caleçons, et le répondeur signalait sa présence : « Bonjour, vous êtes bien chez Patrick et Gilberte… »
Une vie nouvelle, en somme.

(…) A suivre

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chroniques d'un super-héros, 9

    Où l'on va de perte en perte

    1. L'oreille gauche échauffée, c'est la chemise hawaïenne ?

    2. Comment pourquoi Gilberte n'est-elle pas connue des Chapuis ?

    3. Et mademoiselle Sonia dans tout ça ?

    Ce ne sont pas là impatiences de lecteur, plutôt plaisir de suivre Pétrovitch (tailleur dans un autre monde) dans ses tribulations distanciées.

    Posté par michèle pambrun, vendredi 17 avril 2009 à 10:58:33 | | Répondre
  • A l'oeuvre

    Dans "Artiste à l'oeuvre" Narval citait ceci :

    (...) L'oeuvre (de Dominique Chapuis) reflète la variété des possibilités créatives.
    (...) Chapuis évite tout effet criard.
    (...) La qualité (de son oeuvre) est basée sur la tendresse subtile des nuances.
    (...) Chaque tableau a son caractère individuel.
    (...) Combine le silence et la clarté des références catégoriales.

    Envie de redire ce qui est à l'oeuvre ici.

    Posté par michèle pambrun, vendredi 17 avril 2009 à 11:20:52 | | Répondre
  • Impecc....

    J'ai pas le temps...départ immédiat pour la piscine...Vrouououou!...mais c'est épatant et je ne raterai pas la suite....drôle, écrit, subtil, humain.....aglagroupie

    Posté par aglaé, samedi 18 avril 2009 à 08:57:14 | | Répondre
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