mercredi 15 avril 2009

Tempête de cerveau

Emmanuelle_mini
C
aroline apporte à l’instant à Madame la Directrice le dossier Chal…


Encore une fois, convenez que cette coupure est ridicule ! Vous ne pouvez décemment asseoir l’intrigue de votre hypothétique roman, si mince fût-elle à ce stade, sur la base de mots ou de phrases tronqués. Et ne venez pas me servir le discours cent fois ressassé du libre-arbitre du public, de l’ouverture sur l’imaginaire individuel, du il-y-a-autant-de-livres-que-de-lecteurs, de la clé invisible offerte au mieux disant. Cela ne vous serait pas venu à l’idée ? Fort bien, je vais essayer de vous croire, l’étonnement candide qui brille dans vos très beaux yeux bruns m’incite à vous présumer innocent de ce forfait bénin mais non sans conséquence, vous verrez… Mais alors, il faut clore le mot : inventez le nom que vous voudrez sur la couverture cartonnée que la secrétaire serre contre son cœur, et finissons-en avec ces détails. Chaleur. Très bien, va pour le dossier Chaleur. Il y avait aussi chalet, chalumeau, chaland, et quelques dizaines d’autres que vous me pardonnerez, en l’absence de dictionnaire, de ne pas citer de façon exhaustive, mais peu importe en effet. Je me contenterai de noter, et c’est mon droit le plus strict, que vous avez une prédilection pour les ambiances tropicales, mais ce n’est pas neuf, et bien sûr que vous m’avez très bien comprise.

Caroline a posé le dossier Chaleur en équilibre sur les genoux de Patricia toujours figée. Reculant d’un pas, elle observe en souriant le tableau.

Quel obscur dessein est le vôtre ? Je ne sais où vous voulez en venir, mais il est temps, je crois, de mettre un terme à la catalepsie de Patricia. Je ne saurais trop vous recommander, pour l’en sortir sans heurt, de lui faire jouer la surprise : muette tout d’abord, stupéfaite de se trouver là, dessus plutôt que derrière. Je parle évidemment du bureau, je le précise à votre seule intention, osez dire que c’était inutile. Faites trotter, têtues et audacieuses, des questions dans la tête de Patricia ; qu’on sente, aux sourcils arqués et mouvants, au front préoccupé, vibrer sous la calotte crânienne les rouages de la machine entrepreneuriale.

Comment suis-je arrivée ici ? Qui m’y a mise et pourquoi ? Combien de temps a duré mon errance ? Ma position au sein de la société en souffrira-t-elle ? Ai-je en quoi que ce soit compromis la survie de mon entreprise ? Et, nom de Dieu, que fait ce dossier entre mes jambes !

Je ne vous donne pas tort d’en venir au fait, mais évitez l’invective, Patricia ne gagnera rien à être vulgaire : quel charme trouvez-vous au blasphème, même le plus ordinaire, dans la bouche d’une femme, et celle-ci en particulier ? Ne vous méprenez pas, la religion n’est pas mon fort, je ne prends aucunement le parti de Dieu, celui-là ou un autre tout aussi semblable, c’est pour vous que je prêche ; rendez-vous compte, Monsieur, l’honneur que je vous fais !

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Tempête de cerveau

    L'écriture...

    ...de ce morceau est épatante...un véritable exercice de style...chapeau! aglaé

    Posté par aglaé, mercredi 15 avril 2009 à 17:17:53 | | Répondre
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