mercredi 8 avril 2009

Question de posture

Emmanuelle_mini
P
our l’heure Patricia attend, mal alanguie sur sa table de travail, que rien ne vienne. Ni personne, d’ailleurs. Elle pose donc, bancale et perméable. Vous en faites une esquisse qui n’est guère prometteuse, et clairement sans grâce. Laissez-moi prendre un peu les rênes afin de la sauver, et votre histoire avec, du moins le peu que vous en avez écrit. Auparavant, accordez-moi aussi ce plaisir de revenir quelques lignes en arrière et de rappeler Caroline, expédiée d’un coup de gomme arbitraire dans l’enfer des héros éphémères. Bien sûr que vous pouvez. C’est votre droit d’auteur le plus strict, usez-en sans scrupule, prenez-en à votre aise. C’est d’ailleurs là le maître mot : soyez à l’aise, et ostensiblement. L’assurance, après moi, est votre meilleure alliée. Vous pouvez être licencieux, mais soyez-le jusqu’au bout : on ne vous pardonnera ni vos errances, ni vos hésitations. Le lecteur veut savoir où vous l’emmenez, et de quelle manière ; pas question de rebrousser chemin à mi-parcours, ou de troquer en route le chameau à deux bosses pour un trente-huit tonnes rutilant. J’aime les expressions imagées, il faudra vous y faire.
Rafraîchissez un peu la secrétaire fadasse. Je dis rafraîchir, mais c’est saler, qu’il faut : assaisonnez, épicez, pimentez. Relevez. D’abord ses épaules, qu’elle a tendance à projeter en avant, par paresse ou timidité. Constatez comme ce simple mouvement suffit à la transfigurer : le dos, bien droit à présent, accentue sa cambrure et la rondeur de sa poitrine, elle affiche soudain des allures de statue grecque, ce subtil mélange de pudeur et de grâce auquel la froideur du marbre n’ôte rien, tout est dans le talent du sculpteur…
Je ne m’égare nullement, je ne divague pas, cessez de m’interrompre ! Considérez mes petits discours comme d’utiles exégèses à nos brûlants travaux. Brûlants, parce qu’en cours. Sur le feu. Image, encore, convenez que vous en avez entendues de pires. Mais au menton, maintenant. Celui de Caroline, pas le vôtre bien sûr, le vôtre m’indiffère et il est mal rasé. Vers le haut également, le menton, celui de l’héroïne : plus haut, toujours plus haut, usque ad caelum ! La petite employée prend une allure altière, d’autant que ses pommettes, très hautes elles aussi, lui donnent un petit air slave et têtu ; l’obstination bride maintenant ses yeux, voilà une bombe qui ne demande qu’à exploser. Vous avez pris des risques en traçant ce portrait, mais je vous donne raison d’avoir osé, et me félicite de vous y avoir incité. Nous avançons enfin. Voici donc Caroline plus grande que Patricia. Ou peut-être n’est-ce que la pose que celle-ci tient toujours. Avachie sur son bureau, le derrière étalé sur le sous-main en cuir, le chemisier dégrafé jusqu’au nombril et la bouche entrouverte. Fermez tout au plus vite : le chemisier et la bouche ; la bouche, surtout : ces lèvres attentistes m’incommodent, elles parodient je ne sais quoi ; il y a, dessus comme dedans, une impression de déjà vu, déjà vulgaire, qui nous tire vers le bas. Or, voici où nous en étions : plus haut. C’est dans cette direction qu’il faut tendre, si Patricia ouvre la bouche, que ce soit pour parler.

Caroline apporte à l’instant à Madame la Directrice le dossier Chal…


Encore une fois, convenez que cette coupure est ridicule ! Vous ne pouvez décemment asseoir l’intrigue, si mince fût-elle à ce stade, de votre hypothétique roman sur la base de mots ou de phrases tronqués. Et ne venez pas me servir le discours cent fois ressassé du libre-arbitre du lecteur, de l’ouverture sur l’imaginaire individuel, du il-y-a-autant-de-livres-que-de-lecteurs, de la clé invisible offerte au mieux disant. Cela ne vous serait pas venu à l’idée ? Fort bien, je vais essayer de vous croire, l’étonnement candide qui brille dans vos très beaux yeux bruns m’incite à vous présumer innocent de ce forfait bénin mais non sans conséquence, vous verrez… Mais alors, il faut clore le mot : inventez le nom que vous voudrez sur la couverture cartonnée que la secrétaire serre contre son cœur, et finissons-en avec ces détails. Chaleur. Très bien, va pour le dossier Chaleur. Il y avait aussi chalet, chalumeau, chaland, et quelques dizaines d’autres que vous me pardonnerez, en l’absence de dictionnaire, de ne pas citer de façon exhaustive, mais peu importe en effet. Je me contenterai de noter, et c’est mon droit le plus strict, que vous avez une prédilection pour les ambiances tropicales, mais cela n’est pas neuf, et vous m’avez très bien comprise.

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Question de posture

    Chaleur vive

    Après le sérieux que Patricia a réussi à réinstaller, dans son travail et dans la conversation, faire jouer à plein l'effet de contraste. La faire s'écrouler en compote de désir.

    Posté par michèle pambrun, mercredi 8 avril 2009 à 11:26:30 | | Répondre
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