dimanche 29 mars 2009

Il

Jean_claude_mini
L
a chambre renferme une odeur de crasse, un mélange de graisse, de vin aigre et des relents d'urine. Inutile de chercher d’où vient cette odeur ; elle est partout. La chambre se trouve au premier étage de l’hôtel. Elle est équipée d'un simple lavabo. Une fenêtre donne sur la rue. Près de celle-ci se trouve une petite armoire. Il lui faudra la déplacer pour obtenir un angle de tir satisfaisant.

L’hôtel des Lyonnais se situe au bout de la rue de Russie. C’est un trou des plus minables. Pas même un hôtel de passe. Plutôt destiné à une clientèle de clodos avec des chambres sans confort à moins de trente euros la nuit.
Les toilettes sont à l’étage, au bout du couloir. Il s’approche du lavabo et descend sa braguette. L’ordre qu’il a reçu sur la messagerie de son portable était formel : « Rendez-vous à la chambre 24 et attendez les ordres. N’abandonnez votre position sous aucun prétexte ». Il a l’habitude. Les commanditaires lui indiquent l’endroit où il doit se poster ; quelques secondes avant de tirer, il reçoit un appel qui lui précise sa cible. Jusqu’au dernier moment, il ignore qui il doit abattre.
Il se lave les mains. Il n’y a pas de serviettes. Il soupire. Il est habitué à agir n’importe où, mais ce trou à rat dégueulasse est ce qu’il a connu de pire. Il ouvre son attache-case ; un chiffon qui lui servira plus tard à effacer ses empreintes s’y trouve. Il s’essuie les mains avec.
Sous le chiffon, en pièces détachées, l’arme attend de remplir sa fonction. Chaque élément est calé dans son logement. Plus tard, méthodiquement, il les assemblera, un à un pour en faire le prolongement de son corps. La crosse, moulé sur mesure par un armurier de Gènes viendra se loger au creux de son épaule, son œil viendra se caler dans la lunette et, attentif aux mots dans son oreillette, il attendra le moment d’appuyer sur la détente.
Il fait glisser l’armoire de quelques centimètres. Juste de quoi lui permettre de se positionner idéalement. « La cible se trouvera sur le parking de la place derrière Notre Dame » disait le message. Il entrouvre la fenêtre, fait pivoter les jalousies. C’est parfait. Il place une chaise devant l’ouverture. Son poste de travail est prêt.
Il se dirige vers le lit sur lequel se trouve l’attache case et entreprend le montage de son arme. Cela ne lui prend que quelques secondes. Il connaît ces gestes par cœur pour les avoir répétés des milliers de fois. C’est un professionnel. Quelqu’un sur qui on peut compter. C’est pour cela qu’on fait appel à lui si souvent.
Il a commencé sa carrière de tueur à gages cinq ans plus tôt et s’est très vite fait une solide réputation. Issu d’une famille du milieu niçois, il n'a pas eu de mal à toucher sa première clientèle. Sa fiabilité en toute circonstance a rapidement rempli son carnet de commandes. C'est ainsi qu'il est sorti du lot dans une fratrie où il fallait jouer des coudes pour s'affirmer. Ils sont trois frères ; chacun a sa spécialité. Lui, le plus secret, s’est consacré à des fonctions de solitaires. Son plus jeune frère, un nerveux qui ne tient pas en place et brûle les étapes donne dans le trafic de stupéfiant. L’autre, le plus âgé, est dans l’exportation de voitures volées, des grosses cylindrées. Tous deux tâtent un peu du proxénétisme ; en dilettante pourrait-on dire, pour arrondir les fins de mois. Mais les filles ici, tout le monde le sait, c’est la partie des Baresi. Et mieux vaut être discret ; les Baresi ne sont pas du genre à apprécier qu’on vienne piétiner leurs trottoirs. Ce sont des sanguinaires qui ne s’embarrassent pas de ceux qui osent leur tenir tête.
Il s’installe devant la fenêtre, face au parking, cale son arme sur le rebord et attend. L’attente fait partie de son travail. La patience est la première qualité requise pour faire un bon tireur d’élite. Il jette un œil à sa montre. Cela fait trente minutes déjà qu’il est là. L’odeur l’indispose. C'est un vrai calvaire. Il espère ne pas devoir passer trop de temps ici.
Vers une heure quinze, un léger bip dans l’oreille lui signale un appel. Il répond, sobrement :
- Oui ?
La voix à l’autre bout du fil dicte les dernières instructions.
- Une Mercedes noire aux vitres fumées. Dès que tu l’as en ligne de mire, tu shootes le type à l'avant, sur le siège passager, sans attendre que la voiture s’arrête.
Tuer à l’aveugle. Il sait faire cela. C’est même ce qu’il préfère. La victime reste anonyme. Même si la plupart du temps il ne connaît pas leur nom, voir leur visage au dernier moment le dérange. Il préfère se concentrer sur des détails, un chapeau ou un imperméable. Tirer sur des objets plutôt que sur des hommes. Car ensuite, il garde ces visages à l’esprit durant quelques jours, comme imprimés sur sa rétine. Et puis vient l’argent. Lorsqu’il constate que ses gages ont été versés sur son compte en Suisse, il oublie tout. C’est comme une catharsis. Il peut alors tourner la page et attendre la mission suivante.

La Mercedes apparaît dans l’angle opposé de la place Notre-Dame, par la rue d’Angleterre. La voiture pénètre dans le parking et en remonte l'allée centrale qui se trouve dans l'axe du poste de tir. Il est vraiment bien placé. Les commanditaires ont fait un bon repérage. Reste seulement cette odeur, insupportable, qui lui donne envie de partir, très vite. Dès que la voiture est assez près et que la cible entre dans la ligne de mire, il tire. Deux fois. Les balles entrent au même endroit dans le pare-brise comme s’il n’y avait qu’un seul impact. Dans la pénombre de l’habitacle, il voit un corps s’affaler en avant. Il a fait mouche. Le chauffeur de la Mercedes enfonce l’accélérateur et repart en trombe. La voiture passe sous un lampadaire. Les battements de son cœur s’accélèrent légèrement durant quelques secondes. Il a reconnu le gros Vincent, le bras droit de son petit frère.
Avec application, il démonte son arme, efface toute trace de son passage et quitte l’hôtel. Cette fois encore son professionnalisme a pris le dessus sur ses émotions.
Sous trois jours, un virement bancaire sera fait sur son compte en Suisse, comme à chaque fois. Alors, il pourra tourner la page, passer à la suite, oublier.
Ils le savent tous : les filles, c’est la partie des Baresi, des sanguinaires qui ne s’embarrassent pas de ceux qui osent leur tenir tête.

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur Il

    Lettre de lecteur 1

    Cher Auteur,

    "Il a fait mouche. Le chauffeur de la Mercedes enfonce l’accélérateur et repart en trombe. La voiture passe sous un lampadaire. Les battements de son cœur s’accélèrent légèrement durant quelques secondes. Il a reconnu le gros Vincent, le bras droit de son petit frère. "

    Toute la tension de votre récit, son noeud, se concentre dans ces lignes ci-dessus.
    Le contrat des Baresi (Bas résilles ?), la fratrie du tueur, et l'accélération légère des battements de son coeur lorsque le puîné comprend qu'il a abattu son cadet. Bon pré-générique.

    Salutations de l'imagier Philip Seelen

    Posté par Philip Seelen, lundi 30 mars 2009 à 08:43:27 | | Répondre
  • Pub adéquate

    "Vente Lunettes de tir
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    C'est le texte de l'une des trois petites pub qui nous guettent au dessus du fronton des 7 mains. Coïncidence amusante.

    L'Imagier

    Posté par Philip Seelen, lundi 30 mars 2009 à 08:48:25 | | Répondre
  • à Philip Seelen

    Je n'avais pas pensé à la presque similitude phonétique de Baresi et bas résille. Sans doute un tour de mon inconscient.

    Vous avez raison, ces pub sont parfois effrayantes. Big Brother s'est installé depuis très longtemps déjà.

    Posté par JCL, dimanche 5 avril 2009 à 15:09:08 | | Répondre
  • Lecture en retard

    Terrible cette dernière phrase reprise, après qu'on se prend encore à espérer malgré le lampadaire.

    Le texte aussi fait mouche.

    Posté par michèle pambrun, dimanche 5 avril 2009 à 20:37:21 | | Répondre
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