vendredi 27 mars 2009

Chroniques d'un super-héros, 6

Fabrice_mini
J
e suis arrivé ce matin-là à 8h25, comme tous les matins. Excepté les grèves, les incidents voyageurs et les problèmes techniques, je suis toujours ponctuel, j’y mets un point d’honneur. Je suis matinal par principe, mais aussi par nécessité : je dois arriver tôt pour préparer ma journée et, la plupart du temps, c’est-à-dire tout le temps, achever ce que Madame Humbert n’a pas accompli la veille. Épouse d’un chef d’entreprise, comme elle aime à le rappeler, de surcroît diplômée d’une école prestigieuse (je n’ai jamais su laquelle), ma collaboratrice considère que la plupart des tâches qui lui incombent dans cette boîte sont indignes d’elle. En clair, elle bulle à longueur de journée, passe des coups de fil à son mari, ses amies, regarde son horoscope sur internet et effectue des achats en ligne. Le couple Humbert-Humbert est prospère, il se nourrit des accidents de la route, des cancers incurables et, lorsque la météo le permet, des canicules. Madame Humbert pourrait se passer de travailler, mais elle trouve plus commode, plus chic de toucher un salaire et de me refiler le boulot – du moins jusqu’à ces dernières heures.

Comment Gogol décrirait-il mon lieu de travail ? Je pourrais, en changeant quelques mots, reprendre le début du « Manteau ». Ça donnerait à peu près ça :
« Dans l’entreprise de… Non, mieux ne vaut pas la nommer. Personne n’est plus susceptible que les fonctionnaires, officiers, employés de bureau et autres gens en place. À l’heure actuelle, chaque particulier croit que si l’on touche à sa personne, toute la société en est offensée (…).
« Donc, il y avait dans une certaine entreprise un employé. Cet employé ne sortait guère de l’ordinaire : petit, grêlé, rousseau, il avait la vue basse, le front chauve, des rides le long des joues et l’un de ces teints que l’on qualifie d’hémorroïdaux… »
J’émets tout de suite une réserve, et de taille : ce personnage bardé de défauts n’est pas moi. Mes fondements se portent bien, j’ai tous mes cheveux et ma vue est impeccable (le médecin du travail m’a accordé 10/10 lors de la dernière visite –avec mes lunettes). Bon, j’ai bien sûr d’autres petites failles, comme tout un chacun, mais qui n’en a pas ? Inutile de s’appesantir. Je voulais simplement vous donner un aperçu. Ce que Nicolas Gogol ne pourrait vous narrer, en revanche, c’est l’immeuble en briques, coincé entre une synagogue et un supermarché, dans une jolie avenue en pente, non loin de la porte de Pantin, où je me rends chaque jour. Imaginez un arbre et construisez un bâtiment autour. Enfin, ce n’est pas un arbre mais une plante, verte, un ficus pour tout dire. Comment la Création a-t-elle engendré pareille chose ? Nul ne sait. Le ficus en question, digne de figurer dans le Guiness des records, se dresse comme un Baobab au centre d’un patio où s’épuise la lumière. Il mesure dans les cinq mètres et doit sa vie à Madame Estrosa : depuis des années elle le bichonne, le materne, en prend soin comme sa progéniture. Elle a improvisé un tuteur avec un poteau et, centimètre après centimètre, feuille après feuille, contribué à sa croissance. Ne vous avisez pas de critiquer la créature ou de la maltraiter : il vous en cuira ! Tout son amour est investi dans cette liaison végétale et sans issue. Madame Estrosa n’a le sourire que pendant les brèves minutes où elle s’occupe de son enfant. Le reste du temps, à savoir sept heures et trente-quatre minutes, pause-café non déduite, elle s’étiole dans un bureau de six mètres carrés aux parois vitrées. Le mot « ACCUEIL » est inscrit en lettres rouges sur ce qui ressemble à un laboratoire d’analyses médicales. On dirait qu’elle attend les résultats d’une biopsie effectuée dans l’urgence, d’une mammographie dont les perspectives demeurent on ne peut plus sombres. Madame Estrosa est pourtant en parfaite santé, Dieu merci. Notre bâtiment, siège d’une fédération sportive remontant à la Troisième République, temple de la sueur, santé par l’effort, sain de corps & sain d’esprit, asso-1901, a des allures de serre ou de jardin zoologique dont je connais mal les animaux (nous sommes vingt créatures, réparties sur trois étages, à occuper ces locaux cinq jours sur sept). Exceptées Mesdames Humbert et Estrosa, mes voisines immédiates, je fréquente peu mes collègues, voire pas du tout : ils m’invitaient auparavant aux petites réjouissances de notre communauté, naissances, anniversaires, départs à la retraite, puis ils ont cessé. La seule personne qui m’importe aujourd’hui est mademoiselle Sonia, la jeune femme chargée de la communication. Elle est arrivée chez nous il y a six mois. J’aime bien mademoiselle Sonia, mais je n’en dirais pas plus pour le moment.

(…) A suivre

7_vert

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chroniques d'un super-héros, 6

    Super-Manteau

    Un vrai régal ces chroniques et cet épisode 6.

    "Ce que Nicolas Gogol ne pourrait vous narrer, (...), c'est l'immeuble en briques, coincé entre une synagogue et un supermarché,dans une jolie avenue en pente, non loin de la porte de Pantin, où je me rends chaque jour. Imaginez un arbre et construisez un bâtiment autour."

    "La seule personne qui m'importe aujourd'hui est mademoiselle Sonia, la jeune femme chargée de la communication. Elle est arrivée chez nous il y a six mois."

    Posté par michèle pambrun, vendredi 27 mars 2009 à 10:24:00 | | Répondre
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