vendredi 20 mars 2009

Chroniques d'un super-héros, 5

Fabrice_mini
L
e Manteau
a fait irruption dans ma vie un samedi pluvieux de novembre, alors que j’entrais dans ma dix-septième année. Il s’est matérialisé sous la forme d’un livre de poche (éditions Folio) dont l’auteur provoquait d’abord un gloussement : Gogol. Je préparais le baccalauréat et, parmi les écrivains figurant au programme, se trouvait ce génie russe inconnu pour moi au bataillon. Je dois préciser que je n’étais pas un modèle de travail et, surtout, que je ne lisais pas. L’idée de me poser ne serait-ce qu’une demi-heure, un livre en main, dans le silence, avait quelque chose d’angoissant et d’insupportable. J’étais le parfait modèle de l’adolescent boutonneux, inculte et arrogant. Toutefois, en ce week-end préhistorique, ma mère, qui ne manquait pas d’ingéniosité et pensait à mon avenir, avait conclu un marché : deux heures de travail contre un après-midi de répétition. J’étais en effet artiste et pratiquait la musique dans le sous-sol de la maison familiale. J’avais commencé dès cette époque à m’illustrer dans ce genre majeur du vingtième siècle : le rock’n roll. Va pour le contrat. Isolé dans ma tanière, je me suis donc installé devant mon bureau et j’ai ouvert l’ouvrage, un recueil de nouvelles intitulé Journal d’un fou. Ça commençait bien. Nous devions le lire et, d’ici au lundi suivant, rendre compte sous forme de fiche du dernier texte, « Le Manteau ». Partisan du moindre effort, je me suis rendu illico presto à la page 237, sans passer par les cases optionnelles. J’ai délaissé la Perspective Nevski, tourné le dos au Portrait, ignoré le Nez et fui le Journal du fou. Dire que « le Manteau » m’a passionné est en dessous de la vérité. Ma mère, qui me croyait assoupi, a frappé à la porte après le temps imparti : les virtuoses qui m’accompagnaient venaient d’arriver. Encore étourdi, porté par les mots, je suis descendu rejoindre mes acolytes. L’émotion littéraire a vite cédé la place aux décibels. Pourtant, quelque chose d’inattendu venait de se produire. Résumons l’histoire :

Akaki Akakiévitch Bachmatchkine habite Saint-Pétersbourg. Conseiller titulaire dans un ministère, c’est-à-dire gratte-papier sans avenir, il passe son temps à écrire et à se faire chambrer par ses collègues. « Laissez-moi ! Que vous ai-je fait ? », leur dit-il en vain. Ils continuent à se foutre de lui. Akaki Akakiévitch ne sort jamais et n’a aucun loisir : il ramène des travaux de copie à la maison, mange une soupe aux choux accompagnée de bœuf aux oignons et se met au lit. Un beau jour, il prend une grande décision : il va se commander un manteau neuf (le sien est usé jusqu’à la corde et il gèle dans les rues de Saint-Pétersbourg). Il se saigne aux quatre veines, consent à tous les sacrifices pour le vêtement de ses rêves et, le soir où il sort pour l’étrenner –des collègues ont donné une soirée en son honneur–, se le fait voler en regagnant son domicile. Il en meurt et son fantôme revient hanter les rues de la ville pour y dérober… des manteaux. Palpitant ? L’histoire m’avait profondément marqué, mais j’ai mis du temps à comprendre pourquoi. Parmi les détails « matériels » figuraient le nom d’un personnage : le tailleur qui conçoit le manteau, un poivrot de première, s’appelle en effet Pétrovitch. J’en ai fait part à ma mère, qui n’a trahi aucune émotion : toute la famille connaissait l’anecdote. Un personnage inventé s’appelant Pétrovitch ? La belle affaire… Il y avait des milliers de Pétrovitch dans le monde, dont une bonne part habitait la Russie. De plus, me fit-elle remarquer avec une certaine gravité, notre nom –composé– était Platon Pétrovitch. Nous n’avions rien d’une fiction ni d’ailleurs d’une bande de cosaques : les Pétrovitch avaient toujours habité l’hexagone et rien, elle était formelle, absolument rien dans notre généalogie ne trahissait une origine slave.
Sur le fond, Le Manteau avait touché une corde sensible. Ce type obsédé par son manteau avait quelque chose de beau et de fascinant. Il prenait de l’assurance au fil de sa quête, devenait plus vif, plus ferme. J’imaginais son regard fiévreux, halluciné, la tension qui le maintenait en vie et lui donnait un but, une passion qui transcendait tout. Il respirait par et pour son manteau, joyeux de tout y sacrifier. Son ambition le rendait fragile, vulnérable, et en même temps supérieur à tous les abrutis qui l’entouraient… La fin était poignante et m’avait bouleversé : des saligauds lui dérobaient sa raison de vivre ; ils méritaient la mort ! J’ai mieux compris ce que je ressentais le surlendemain, lorsque nous avons discuté de la nouvelle au lycée. Notre professeur de français, homme étonnant à la chevelure de sioux, au regard énigmatique, s’est étonné de ma participation : j’avais l’habitude de somnoler pendant son cours. Les échanges étaient vifs pour un lundi matin. C’est un petit con d’intello installé au premier rang, un jeune morveux qui se trimballait avec Libération sous le bras, façon gauchiste revenu de tout, qui a marqué le point avant moi, ou plutôt pour moi. Il a levé le doigt juste au moment mon cerveau allait en donner la commande, pour exprimer au mot près ce que j’avais en tête. « Gogol veut peut-être nous dire que nous avons tous notre manteau, m’sieur, comme son personnage… Un rêve trop puissant qui peut sembler absurde mais nous donne une raison de vivre… » Fumier. Il m’avait piqué ma réplique et l’occasion, unique, de briller devant les camarades. Il faut vous dire que je n’ai jamais brillé en classe, en français comme ailleurs. J’ai toujours pratiqué le minimum syndical, avec brèves accélérations les veilles d’examens – et encore. On m’avait dérobé quelque chose de fondamental, ce jour-là, mais je ne m’en suis pas rendu compte. J’étais un jeune con prétentieux, immortel et insouciant. Je pensais, que dis-je, j’étais persuadé qu’un avenir radieux m’attendait : « mon » Manteau aurait l’aspect du vison, il serait côté à l’argus et personne ne pourrait me le piquer. Je voyais les foules, les salles en délire, le torrent des autographes.
Je suis devenu un fan de Gogol, en quelque sorte. J’ai dévoré tous ses autres bouquins, mais sans retrouver l’émotion du Manteau. C’était une balise pour moi, un épouvantail de ce qui jamais ne m’arriverait.
J’avais tort, évidemment. Mais à bien y réfléchir, j’ai eu des compensations. Sans mon désastreux parcours, je n’aurais jamais rencontré Gilberte, jamais participé à des rallyes, goûté aux joies des fast-foods, des centres commerciaux et surtout, surtout, jamais séjourné au pays des super-héros. Comme quoi, des fantômes de Gogol aux épaules de Spiderman, de l’Empire Russe à la Grosse Pomme, il n’y a qu’un pas. Revenons donc à notre histoire.

(…) A suivre

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Chroniques d'un super-héros, 5

    Gogol Bordello et Les Nouvelles de Pétersbourg

    Salut PPP, Salut Gogol-Guy,

    Chez Gogol, la grimace du rire alterne avec celle de la souffrance.

    Ah Les Nouvelles de Pétersbourg, ce recueil composé par Gogol himself, réunissant La Perspéctive Nevski, Le Nez, Le Portrait, Le Manteau, La Calèche, Les Carnets d'un Fou, Rome Fragment, quel délice pour l'esprit joueur et fouineur.

    Ce recueil de Nouvelles est une bonne leçon pour Géraldine Bouvier et sa défiance à l'égard du genre. La Ville est le personnage, l'univers qui relie les 7 Pièces (clin d'oeil).

    "Il n'y a rien de mieux que la Perspective Nevski, du moins à Pétersbourg." Première phrase de la première nouvelle. La ville, ce qu'il y a de mieux comme invention de l'homme sur cette terre. Mais très vite le lecteur découvre les tréfonds de l'univers moderne urbain et ce monde bien ordonné, magistral, à l'architecture immémoriale, va chavirer et se perdre corps et âme.

    Ceux qui tentent d'échapper à l'ordre de l'univers des cités modernes ordonnées par Le Souverain le paient cher par leur perte définitive, par la folie, la mort. La beauté des villes n'est qu'un leurre, tout y brille, mais tout est faux.

    La Ville Gogolienne c'est l'espace de la folie, de l'aliénation, du destin tragique de ses petits personnages, ses sans grade, au teint "hémorroïdal" qui y habitent. Aucun n'échappe à son cruel destin.

    Gogol, ce Maître du trompe l'oeil, qui nous guide là où on ne s'attend pas à se retrouver, il traite ses lecteurs comme ses héros. De la petite bière ballottée au grès de l'imagination de l'Auteur.

    Les 7 récits forment un univers, une histoire Madame Bouvier.
    Des fils sous-tendent un réseau de connivences voulu par l'Auteur. Dostoïevski avait su reconnaître le talent de son illustre prédécesseur. "Nous sommes tous sortis du Manteau" avait il pour habitude de dire à ceux qui lui demandait ses sources, ses maîtres, ses exemples.

    Les Nouvelles de Gogol sont un manifeste fantastique contre le despotisme et le servage, une machine en guerre contre la machine administrative monstrueuse du tzarisme qui s'était abattue, depuis les réformes de la modernité voulues par Nicolas 1er, sur le petit peuple des villes de Russie.

    Ainsi, lire Gogol et lire Perdreau, euh non pardon Lardreau, c'est lire les mêmes aventures de l'Homme Absurde, seul dans un monde en miette, du 19ème, 20ème et 21ème siècle. La Figure du héros gogolien va tenir trois siècles et même plus.

    Gogol comme Lardreau ne sont pas des amuseurs, ce sont des écrivains, tous les deux ils mettent un Total de sens dans leurs écrits et l'entreprise est longue et périlleuse pour atteindre le succès auprès des lecteurs.


    Pour finir une petite digression musicale, notre page musicale de cette petite lettre de lecteur adressée à PPP.

    ECOUTEZ GOGOL BORDELLO

    Gogol Bordello est un groupe de punk formé en 1999, originaire de New York.

    Citant pèle-mèle Manu Chao, Fugazi, Alexandre Kalpakov, The Clash, Rootsman ou encore Jimi Hendrix comme influences, ce groupe a comme particularité le mélange des styles le composant. Nés de la rencontre de la musique tzigane traditionnelle des Balkans et de l'est de l'Europe avec le punk new-yorkais, ces sons ont fait des Gogol Bordello les créateurs et les chefs de file du nouvelle mouvance : le Gypsy punk. En fait, la plupart des musiciens de ce groupe sont des immigrants d'Europe de l'Est (Russie, Ukraine...).

    Gogol Bordello est notamment connu pour son sens du spectaculaire qui anime chacun ses concerts grâce à l'énergie débordante d'Eugene Hütz, le chanteur. Ce groupe se produit énormément en concert et tourne à travers les États-Unis et toute l'Europe.

    Plus récemment, le chanteur du groupe joue le rôle d'Alex dans le film Tout est illuminé dont la musique figure sur la trame sonore de la production.

    Bonne écoute, cher PPP, espère que tu es resté goûteur de bonne musique de la Marge.

    Chaleureusement Narval l'enthousiaste.

    Posté par Narval, samedi 21 mars 2009 à 09:36:40 | | Répondre
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