mercredi 18 mars 2009

Analyse d'une genèse

Emmanuelle_mini
A
ppelez-les comme vous voudrez. Patricia et Caroline feront l’affaire si vous n’avez rien de plus original en tête. Vous pourrez toujours vous rattraper en leur donnant une personnalité qui, par certains aspects, sortira du commun ces femmes que leur prénom vouait à l’anonymat, et ce d’autant plus que vous souhaitez faire de Caroline une simple secrétaire de direction, fonction qui ne contribue certes pas à la distinguer du lot des filles que personne n’aspire à connaître. Et bien que Patricia lui soit hiérarchiquement supérieure, le poste de directrice générale auquel vous venez de la parachuter ne la met pas à l’abri de la médiocrité. D’ailleurs, placez-les l’une à côté de l’autre, et vous verrez comme il est aisé de les confondre. Caroline est plus jeune et plus jolie que Patricia, mais ce que la subordonnée gagne en grâce, elle le perd en présence : il y a un je-ne-sais-quoi de soumis dans sa personne, un affaissement de tout le corps que ne compense pas le regard rêveur. Madame la directrice, elle, affiche son titre sur ses traits : obstination, sagacité et intransigeance absolue lui donnent un côté masculin. Voyez le résultat : Patricia hommasse, Caroline blondasse, pas de quoi se retourner dans la rue, même si la seconde est plutôt bien roulée. Ce sont deux femmes sans plus, si vous n’y mettez bon ordre.

Vous réfléchissez. Vous peinez à l’admettre, mais vous pensez que j’ai raison ou du moins, pas tout à fait tort : c’est vrai qu’elles n’ont pas grand-chose pour retenir l’attention, ces deux-là. Qu’allez-vous bien pouvoir en dire ?… Sans compter que vous venez de les placer dans une situation qui ne contribuera guère à les arracher de l’ordinaire où votre spontanéité et votre inexpérience les ont plongées : les voici face à face sur leur lieu de travail. Le bureau de Caroline, la secrétaire, est une petite pièce grise attenant à celui de Patricia : spacieux, bien éclairé, chic et sobrement décoré. Vous versez d’emblée dans le cliché, rien ne dépasse de cette image d’Épinal, aucune aspérité à laquelle raccrocher votre histoire pour qu’elle vaille la peine d’être lue. À moins, bien sûr, de tenir le lecteur en si piètre estime que vous jugiez acceptable de lui infliger un texte plat et sans intérêt traçant la relation navrante d’une bête de travail et de son assistante dévouée. Vous voyez ce mur ? Eh bien, si je vous laisse faire, vous y allez tout droit. Car ces femmes, telles que vous les avez dépeintes, sont toutes deux exécrables : l’une soumise et reconnaissante jusqu’au sacrifice, l’autre dominatrice, implacable et capitaliste jusqu’à la moelle, à tel point qu’il suffirait d’un pas pour qu’elles basculent dans une sorte de représentation grand-guignolesque de la vie en entreprise. Un tout petit pas, et boum. Êtes-vous bien certain de vouloir le franchir ?

Je vois que ma réflexion ou, à défaut, l’évidente imminence de la chute et son caractère définitif, vous a piqué au vif : vous vous appliquez maintenant à trouver quelque extravagance à vos personnages, je vous vois en train de les fouiller, vous les tournez et les retournez, les examinez sous tous les angles, bien qu’elles n’en aient pas tant. Vous avez raison d’essayer, mais j’aime autant le souligner dès à présent : ce n’est pas dans leur physique que réside le secret de votre éventuelle réussite d’auteur. Vous aurez beau démasquer sous les tailleurs de Patricia une verrue, une cicatrice, ou toute autre difformité incommodante pour l’œil ou bien, au contraire, vous acharner à prouver que Caroline, une fois dévêtue, est beaucoup plus excitante que ne laissait promettre sa silhouette enfoncée dans des tenues trop bon marché, et que de surcroît elle est glabre jusque dans ses moindres replis, vous ne retiendrez pas l’attention du lecteur au-delà de ces quelques lignes. Ne soupirez pas, ce que j’en dis, c’est pour votre bien. Et ramassez ce crayon, puisque vous semblez réfractaire au clavier. Je vais vous guider, préparer les voies : creusez un peu. C’est à l’intérieur qu’il faut chercher. Soulevez la chevelure décolorée de Caroline et trépanez son crâne : il n’est pas si dur qu’il y paraît. Vous pourrez faire de même, ensuite, avec la tête bien pleine de Patricia. Mais j’aimerais autant que vous charcutiez d’abord la secrétaire ; elle réserve, telle que je l’entrevois, des surprises dont vous pourrez faire toute une histoire. Forcez un peu, ça va venir. Soulevez, et regardez. Ne prenez pas cet air dégoûté en arguant que vous détestez les abats : elle a peu de cervelle, vous y avez vous-même veillé. Mais allez-y, penchez-vous, et regardez tout autour la place que ce vide laisse à l’imagination : Caroline en déborde, et c’est sans doute ce qui transparaît dans son regard rêveur et lui confère ce charme, somme toute discret, mais bien réel, qui a attiré mon regard. S’il y a un seul espoir dans votre pauvre prose, c’est elle qui le détient.

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur Analyse d'une genèse

    Mais alors....

    Si ce chef de service peu sympa laisse moins de grain à moudre à un scribe que les ressources d'imaginations de sa secrétaire assez incolore, dois-je conclure que si le PDG de leur boîte ne présente vraiment aucun interet pour un auteur, la femme de ménage des lieux renferme à coups sûrs les profondeurs psychologiques d'où surgissent les grands romans d'une époque....J'ai encore rien compris sans doute....pas grave...aglaé

    Posté par aglaé, mercredi 18 mars 2009 à 17:36:58 | | Répondre
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