dimanche 15 mars 2009

Une leçon de cinéma sur une blanquette de veau

Jean_claude_mini
L
ors de la pause méridienne, je déjeunai avec mon voisin de bureau, un homme d’une quarantaine d’années au physique froid et sec. Son crâne dégarni et son visage glabre, duquel dardait un regard saurien, m’intimèrent l’ordre d’accepter son invitation à le suivre à la cantine. Si son physique m’impressionnait, je dois avouer que sa conversation me mit encore d’avantage mal à mon aise. À peine avions-nous posé nos plateaux sur la table, qu’il aborda un sujet d’ordre culturel, faisant montre en ce domaine, qui, je l’apprendrais plus tard, constituait son unique centre d’intérêt, en dehors des questions diplomatiques liées à son environnement professionnel s’entend, d’une érudition impressionnante. Pierre Girardot, ainsi se nommait-il, était un autodidacte qui se révélait plus expert que les experts eux-mêmes, et ce quelle que soit la discipline qu’il abordât : peinture, sculpture, photo, architecture, littérature… Ce midi-là, car trouvant en moi une oreille de bonne volonté - je dois avouer ici que ses discours avaient sur moi l’effet d’un plan topographique d’une région inconnue, éveillant parfois des images d’univers tout à fait fascinant - d’autres déjeuners à la cantine en sa compagnie suivirent, Pierre Girardot me gratifia d’un propos sur le cinéma.
- Vous avez vu le film de Jarmush, hier soir, à la télé ?
Jarmush. Jarmush ? De Jarmush, avait-il dit. Il s’agissait donc du réalisateur. Pour ma part, j’avais toujours choisi les films au regard des acteurs qui se trouvaient à l’affiche. La veille, j’avais regardé la deux cent douzième diffusion de Pretty Woman, avec Richard Gere et Julia Robert, en compagnie d’Aline qui m’avoua que c’était l’un de ses trois films préférés, les deux autres se classant aussi dans le registre de la comédie romantique, mais goûtant peu ce genre, je n’en retins pas les titres. « Pretty Woman est un conte de fée moderne », me dit-elle. Je n’y voyais pour ma part qu’un poncif éculé mais me gardai bien de le lui avouer. Mon incapacité à comprendre la sensibilité féminine serait à coup sûr revenue sur le tapis. Mu par le même instinct de conservation que la veille au soir, j’adoptai une stratégie d’évitement avec Girardot et lui répondis par une autre question.
- De quel film de Jarmush s’agissait-il ?
- Stranger than Paradise, me précisa-t-il.
- Je ne l’ai jamais vu, je crois. Qui sont les acteurs ?
Mon collègue me lança un regard surpris et, ignorant ma question, poursuivit.
- C’est pourtant une œuvre incontournable. Il faut voir ce film absolument. Avez-vous vu Down by Law ?
- Non plus, je crois bien que je n’ai jamais vu de films de Jarmush.
- Pas même Broken Flowers, c’est avec Bill Muray pourtant.
En fait d’évitement, je n’avais obtenu qu’un report minime de mon rapetissement. Je secouai la tête, penaud. Il secoua la tête aussi, consterné. Il en soupira même en fermant les yeux.
- L’intérêt des œuvres de Jarmush, reprit-il, se résignant à me faire la leçon - et jubilant de plaisir intérieurement j’en suis sûr -, réside dans le fait qu’il cherche d’avantage à décrire les relations entre ses personnages qu’à résoudre une quelconque intrigue comme le font les films conventionnels. Jarmush est un dandy désabusé qui nourrit une véritable appétence pour la description des marginaux, mais il le fait toujours avec justesse, sans bercer dans l’outrancier étalage des différences. Il n’y a pas de caricature chez lui, seulement le souci de travailler dans un certain ascétisme. Stranger than paradise, par exemple, avec ses cadres léchés et ses saynètes pince-sans-rire, s'apparente moins à un undergound pré-Sundance qu'à une certaine esthétique « mittel-Europa » entre Kaurismäki et la nouvelle vague tchèque.

J’avais perdu pied après « underground » mais mon collègue s’en souciait peu. Il souhaitait seulement qu’une oreille servît de récepteur à son discours qu’il déroula sans faillir durant tout le déjeuner. Tout en avalant ce qui d’après le menu était une blanquette de veau mais qui à mon sens relevait d’avantage de l’enduit pour reboucher les fissures, je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête de temps à autre ; plus rarement, j’osai un « je vois » timide, mais ne m’aventurai guère plus loin. J’étais là en territoire totalement inexploré et peut-être même hostile.

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,


Commentaires sur Une leçon de cinéma sur une blanquette de veau

    Mouche à miel

    Le plus con des deux n'est pas celui qu'on pense.

    Et Coffee and Cigarettes dont la réalisation s'étale sur vingt ans, avec Isaac de Bankolé le merveilleux, quoi t'as pas vu !

    Et The Limits of Control avec le même Isaac, quoi mais c'est le dernier et t'es pas encore sorti de chez toi pour aller le voir ?

    Normal eh patate ! Il est pas encore sorti de la salle de montage !

    Narval et son Miko baveux déguisés en cinéphiles. A dimanche prochain.

    Posté par Narval, dimanche 15 mars 2009 à 09:50:19 | | Répondre
  • Cinéphilie

    Vu "Stranger than Paradise" et "Down by law" dans un ciné-club que nous animions à quelques-uns. Aucun souvenir précis et ce que j'en lis dans le dictionnaire de Tulard sur les réalisateurs ne me rappelle rien. Il y a des tas de films ainsi que j'aimerais revoir aujourd'hui.
    Souvenir d'avoir été un tiers dans un dialogue entre deux cinéphiles pointus, à l'époque où c'étaient les acteurs que j'allais voir (et donc les films qui allaient avec) : je suis restée polie parce que je suis mignonne (pleine de patience). Mais quel inconfort !
    Comme dit Narval, le plus con n'est pas celui qu'on pense.

    Posté par michèle pambrun, dimanche 5 avril 2009 à 22:04:55 | | Répondre
Nouveau commentaire