jeudi 12 mars 2009

Derrière le miroir

Stephane_mini
Q
ui voient-ils ceux qui me regardent ? Et celui qu’ils voient est-il plus ou moins réel que celui que je crois être ? Où suis-je le plus proche de ma réalité ? Dans leur rétine ou dans la mienne ? Questions saugrenues, trancheront certaines et certains (heureux les simples d’esprits !), que je me pose pourtant presque tous les jours…
 
Qui voit-il ce chef de service aux dents longues quand il est face à moi et qu’il m’explique, avec son inamovible sourire, que ma façon de travailler ne lui semble pas être en parfaite adéquation avec la philosophie de notre prestigieuse institution, et que mon mauvais esprit finira par nuire à ma carrière ? Que sait-il de moi, lui, qui ne connaît même pas le titre de mon livre préféré ?
 
Qui voit-elle, cette jeune femme, de presque vingt ans ma cadette, avec laquelle j’échange chaque matin quelques mots auprès de la machine à café ? Un homme vieillissant, mais séduisant tout de même, ou un pauvre type désabusé et sans panache, qui pourrait être son père ? Et d’ailleurs, me voit-elle vraiment ? Son regard ne se contente-t-il pas de me traverser, tel un rayon X, sans s’arrêter réellement sur moi ? Pourquoi celui ou celle qui me regarde devrait-il forcément voir quelqu’un ?
 
Et le chauffeur du bus qui me salue tous les matins, la caissière de mon supermarché, qui voient-ils ? Suis-je autre chose, pour mon médecin qu’une grippe ou qu’une angine ? Autre chose, pour mon dentiste, qu’une dentition fatiguée au milieu de laquelle il peut jouer de la roulette avec une allégresse non dissimulée ?
 
Et ma femme ? Et mes enfants ? Quel mari suis-je dans les yeux de ma femme ? En quoi ressemble-je vraiment à l’idée qu’elle se fait de moi ? En quoi corresponds-je encore à l’idée qu’elle se faisait de celui dont elle est tombée amoureuse, il y a déjà plusieurs lustres de cela ? Et quel père suis-je pour mes enfants ? S’ils savaient quelle masse de peurs et de faiblesses se cache derrière le masque serein de l’homme dans les bras duquel ils aiment à se blottir pour conjurer leurs propres angoisses !
 
Je vais être honnête avec vous : j’ai beau me regarder durant de longues minutes tous les matins dans le miroir de ma salle de bain, je n’ai jamais réussi à me voir moi-même ! Et on voudrait me faire croire que tout ce petit monde serait capable de voir ce que moi je ne vois pas !  Allons, ce n’est pas parce que je ne sais pas qui je suis qu’il faut me prendre pour un imbécile !
 
Alors, si la théorie qui prétend que c’est au travers du regard d’autrui que nous nous constituons en tant qu’individu est vraie, il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que notre bonne vieille planète soit ainsi peuplée de monstres !

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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Commentaires sur Derrière le miroir

    Qu'entend-il ?

    L'écrivain à qui on dit le bonheur à le lire ?
    Y entend-il quelqu'un qui n'aurait rien à dire (comme si le bonheur était rien) ? Un flatteur de la pire espèce ? Un faiblard de l'originalité qui n'est même pas capable de trouver un petit truc, tout petit truc, qui n'aurait jamais été dit?
    Ou bien, entend-il ce qu'on lui dit en vérité ? Qu'on aime le lire et qu'on en est bien content, parce qu'on ne le connaissait pas (ça peut, y a pas de honte) et que ça nous fait du bonheur en plus. Un surcroît, bien bon à prendre.
    Alors, merci.

    Posté par michèle pambrun, jeudi 12 mars 2009 à 12:00:49 | | Répondre
  • Il entend... Il entend... et il apprécie à leur juste valeur les chaleureux messages !

    Merci

    SB

    Posté par SB, jeudi 12 mars 2009 à 13:28:25 | | Répondre
  • Ton texte, Stéphane, ressemble à un poème de Brassens, dans ce qu'il en disait lui -même :
    "On ne rentre pas dedans comme dans un moulin,mais si on y rentre, il y a du grain à moudre..Et beaucoup..."
    Amitié

    Posté par Bertrand R, jeudi 12 mars 2009 à 15:44:35 | | Répondre
  • Kafka....

    ...écrit quelque part:" L'Autre....dans son sac de peau avec ses yeux qui clignotent..."

    J'aime ton texte mais je n'ai pas l'outillage qu'il faut pour le commenter de façon pertinente.

    aglabonde dans ton sens

    Posté par aglaé, jeudi 12 mars 2009 à 16:50:37 | | Répondre
  • Les autres, hélas, ne nous voient souvent qu’à travers nos actes. Mais ces actes sont-ils vraiment nous-mêmes ? Non, sinon dans votre cas vous ne seriez que l’employé subalterne tel qu’il est perçu par votre chef de service aux dents longues et non cet homme qui écrit ici et qui par là prouve justement qu’il a une dent contre l’inamovible sourire de ce chef qui est seul à se croire grand.

    Nous posons une série d’actes pour survivre, mais dans le fond ce n’est pas vraiment nous qui agissons ou en tout cas pas le fond de nous. Nous sommes ailleurs. Où ? Nous ne le savons pas trop nous-mêmes, mais en tout cas pas uniquement dans nos actes.

    L’idéal serait précisément d’inscrire en actes ce que nous sommes vraiment, ce qui reviendrait sans doute à modifier le monde en fonction de nos rêves. Tâche impossible, on en conviendra. Alors nous restons enfermés dans notre univers onirique, écrivant et lisant pour ne pas devenir fous et nous demandant pourquoi ce chef de service nous regarde aussi méchamment.

    Posté par Feuilly, jeudi 12 mars 2009 à 21:54:36 | | Répondre
  • "modifier le monde en fonction de nos rêves"...

    Bien joli programme... Hélas, nous nous contentons en général de l'option inverse : "modifier nos rêves en fonction du monde"...

    Posté par SB, jeudi 12 mars 2009 à 23:06:31 | | Répondre
  • Hélas, en effet. D'où sans doute une certaine déception que l'on tente d'oublier en la qualifiant de maturité.

    Posté par Feuilly, jeudi 12 mars 2009 à 23:09:00 | | Répondre
  • Survie

    Je vous rappelle, messieurs les résignés, un joli graffito sur les murs de quand nous n'en étions - du moins moi - qu'à nos premiers poils sur le menton et un peu plus bas :
    "Prenez vos désirs pour des réalités"
    C'est quand même plus joli que cette espèce de philosophie de la survie :
    " Quand on n'a pas ce qu'on aime, faut aimer ce qu'on a "
    Non ?

    Posté par Bertrand R, vendredi 13 mars 2009 à 09:05:03 | | Répondre
  • Vaste débat, Bertrand... Tout le questionnement de Nietzsche autour de l'Amor Fati se heurte à cette double option. certain entendent l'Amor Fati nietzschéen comme étant une invitation à se contenter de ce que l'on a et à s'obliger à se résigner à son sort. Pour d'autres (dont je fait partie)l'Amor Fati est bien plus que cela : il faut faire corps avec son sort, avec sa vie, avec son destin non pas par résignation mais par souci d'affirmation de soi...

    Pas très marrant tout ça...

    Posté par SB, vendredi 13 mars 2009 à 13:34:27 | | Répondre
  • Certes, Stéphane, pas désopilant...Il me semble par ailleurs que le funambule de Zarathoustra tranche assez nettement la question lecture de l'Amor Fati...
    Vaste débat, trop vaste pour l'espace restreint des commentaires.

    Posté par Bertrand R, vendredi 13 mars 2009 à 15:28:23 | | Répondre
  • Jenna et Barbara

    Maison Blanche,

    Jenna et Barbara les jumelles de Georges Walker Bush ont conseillé à Sasha et Malia les filles de Barack Obama sur l'attitude à suivre face aux dénigrements que devra affronter leur père quand il aura la responsabilité de la charge suprême mais très controversée de Maître du Monde:

    Si la vie à la Maison-Blanche a ses avantages, les jumelles confient également qu'être filles de président a aussi des côtés désagréables. Elles rappellent ainsi avoir eu à supporter des portraits peu flatteurs de leur père.

    "Beaucoup de gens penseront qu'ils le connaissent mais ils n'ont aucune idée de ce qu'il a ressenti le jour de votre naissance, la fierté qu'il a éprouvée à votre premier jour d'école ou à quel point vous aimez être ses filles". "Donc voici notre conseil le plus important: n'oubliez pas qui est vraiment votre père".

    Merci, M'sieur Stéphane. A jeudi prochain. Narval le banal.

    Posté par Narval, samedi 14 mars 2009 à 22:40:28 | | Répondre
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