lundi 9 mars 2009

Lettre 4

Marc_mini

Géraldine Bouvier
Éditions Dès demain – Paris 6ème                           Paris, ce lundi 9 mars 2009

Très cher Marc,

Quel plaisir de vous avoir retrouvé, l’autre soir, au cocktail donné par nos actionnaires ! Oh, je connais assez bien les sentiments que vous inspire ce genre de festivité, mais le fait est que vous étiez là, et bien là. Je connais la chanson – comme je connais vos petits airs : vous avez beau vous complaire derrière une façade de vieux bougon, j’ai tout de même décelé chez vous quelque indice de joie à deviner les regards qui se portaient sur votre belle personne, pour ne rien dire du plaisir que semblait vous procurer une certaine compagnie féminine… D'ailleurs, vous savez quoi ? Vous me faites parfois penser à Richard Millet, aussi prompt à vitupérer son monde qu'à dénuder une jeune femme du regard dans une soirée de chez Gallimard. Soit dit en passant, je dois confesser que j'ai bien ri (et je crois pouvoir dire que je ne suis pas la seule...) lorsque vous avez remis cette pauvre grue de Christelle Angotte
à sa place ! Surtout lorsque vous lui avez suggéré, entre deux amabilités, de suivre des ateliers d'écriture ! Enfin, cet heureux hasard nous aura surtout permis de nous éclipser par une porte dérobée (de vrais petits chenapans !), et de poursuivre nos échanges autour d’une bonne table, les yeux dans les yeux. Où l’on vérifie, soit dit en passant, qu’il peut être utile parfois de lâcher son stylo et d’aller à la rencontre des vrais gens… ! Je me suis d’ailleurs demandée si vous n’aviez pas tendance à vous échauffer le sang dès que vous entrepreniez une correspondance écrite. Bref, je suis surtout très contente, au-delà de cet agréable moment en votre compagnie, que nous nous soyons davantage compris, et que certaines de nos querelles aient été rendues à leur vérité de simples chamailleries - auxquelles je pris ma part, je vous l’accorde…

Revenons, donc, à votre texte. J’ai bien réfléchi à ce que vous m’avez dit, et je comprends votre désir d’ouvrir le recueil avec une nouvelle à laquelle vous seriez particulièrement attaché. Le problème est que celles qui vous tiennent le plus à cœur ne sont pas les plus faciles, ni les plus digestes. Je ne songe pas ici aux lecteurs, mais aux critiques. Vous savez comme ils font : la plupart lisent une ou deux nouvelles, trois ou quatre si vraiment ils se sont levés du bon pied, et tout cela leur suffit généralement pour se faire une idée et rédiger un papier. Je sais qu’il ne vous aurait pas déplu de faire débuter ce recueil par le texte où vous mettez en scène un père de famille incestueux, sa fille et un prêtre. M’autorisez-vous à vous suggérer ici un peu de circonspection… ? Non que le texte n’en vaille pas la peine, mais enfin je n’aurai pas besoin de développer davantage en vous disant qu’on pourrait y voir une manière un peu racoleuse d’attirer le scandale, donc le chaland. Pour ne rien dire des réactions de ceux que le sujet pourrait heurter… Je vous invite instamment à y songer - et donc à me suggérer un ordre un peu différent.

Bon, et puis il faut penser à l'avenir. Vous savez que je vous attends sur votre roman, que beaucoup vous attendent au tournant. Est-ce que ça avance ? Les nouvelles constituent un exercice agréable, stimulant, et vos lecteurs passeront sans doute un bon moment en les lisant, mais vous savez comme moi que le monde des lettres ne court pas spécialement après. Je sais que vous tenez à me rendre un manuscrit bien ficelé : si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. Et à l’occasion, dînons !

Très amicalement - Géraldine

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur Lettre 4

    Chronique de la prise d'un Auteur.

    Pérégrination de lecture partagée .

    Que ce fut-il passé si l'éditrice fut un mâle ?
    L'édition tient-elle à des histoires de mecs et de nanas ?
    Est-elle un terrain d'affrontement pour les ébats guerriers des tactiques propres à la féminité et à la masculinité ?
    La stratégie de notre Géraldine Bouvier pour prendre toutes les commandes de la relation de pouvoir, séduction, qu'elle entretien avec notre auteur, est en apparence fine mais me semble relever, enfin, d'un certain déjà vu.

    Comment peux-t-elle croire pouvoir, avec des ficelles aussi grosses, gérer une relation productive avec un auteur, peut-être encore jeune, mais déjà aussi complexe que celui qui a su écrire les aventures pédophiliques et incestueuses de Jean-Claude Le Guennec et du Père Durède (sans mauvais jeu de mot s'il vous plaît) ou de M.D. la suicidée de l'ultime nouvelle de la Fin du recueil "Et que morts s'ensuivent" ?

    Y aurait-il pas plus prétentieuse que la Bouvier sur ce Blogg ?

    En première semaine ,

    elle refuse en l'état le manuscrit, après des contorsions en forme d'argumentaire rappelant l'insuccès relatif des dernières productions de l'auteur. Elle décrit sa relation hémisphéro-encéphalique comme siamoise avec son préféré. Elle s'approprie son être et son devenir-être. Elle le rabaisse au niveau qu'il faut pour justifier ses prestations. Elle se présente comme la seule issue salvatrice de l'artiste.

    En deuxième semaine,

    elle fait face à la réponse-foudre de l'Auteur qui lui reproche sa manière d'envisager une relation éditeur-auteur. Elle se défend en renvoyant son contradicteur dans les cordes par un uppercut du genre "oh tempora oh mores" et l'accuse de ringardise structurelle dans le cadre des méandres évolutifs de la nouvelle économie des chiffres et des lettres. Elle lui donne des leçons de modernité, du style moi je sais ce qui est moderne et pas toi. Et lui reproche de ne voir en elle qu'une estampilleuse de bons à tirer, alors qu'elle aspire selon elle à la dimension éminemment artistique du métier.
    Elle finit par lui recommander, pour le bonheur de ses textes, le choix de la franchise et de l'écoute réciproque.

    En troisième semaine,

    elle opère un replis tactique du plus bel effet. Elle reconnaît les circonvolutions intrinsèques à tout esprit créatif. Elle fait de l'avenir des textes de l'auteur l'argument central de sa démonstration d'efficacité. Elle balance une pique sur l'intérêt que son auteur porte au nombres d'entrées de ses lecteurs. Confirme celui-ci dans ses distances d'avec les derniers kouglofs indigestes sortis de la cuisine messianique de Dantec. L'appelle à rester à l'écoute de ses lecteurs, avec des accents plus doux et bienveillants, le mets en garde contre ses rêves d'un éditeur à ses genoux et à ses ordres. Elle lui fait le boniment du bon prix-qualité de la vérité. Lui propose un travail commun pour tirer à deux de sa créativité le meilleur, ce qu'elle attend naturellement de lui.

    Et voilà la quatrième semaine,

    c'est la grande offensive de charme. Les compliments propres à séduire le mâle qui rayonne de l'auteur. Elle le détourne des mondanités littéraires futiles pour un petit dîner tête à tête critique-autocritique pimenté de la classique découverte anthropologique de la planète de l'autre singe.On connaît
    quand même les vrais gens dans le milieu m'sieurs dam's.
    On place enfin le pion des semaines à venir dans le jeux
    d'avec le candidat cador . Le pion de l'épreuve reine, l'épreuve romanesque, car enfin la nouvelle est à la littérature, ce que le court métrage est au cinéma, une épreuve pour élève de terminale de la Fémis, un bout d'essais, une ultime confirmation, le dernier cabotage avant la grande traversée sans escale du premier long métrage.

    La Géraldine Bouvier sous ses apparences d'éditrice dure et tendre, maniant bâton, douceur, chantage, promesses, affres et avenirs radieux à son auteur se révèle être une manipulatrice bien peu originale. Gageons pour notre bon plaisir qu'elle va tomber sur un os dans les prochaines semaines.

    Merci à l'Auteur de la Paris-plage du lundi pour sa participation à ma pérégrination solitaire mais partageable.. Avec l'expression de toute ma hi-fi. Narval.

    Posté par Narval, lundi 9 mars 2009 à 12:46:35 | | Répondre
  • Banale et pathétique, oui. En effet. Vous avez parfaitement résumé la situation - et, au passage, les épisodes précédents, ce dont je vous sais gré. Il n'est pas possible, non, décemment, il n'est pas possible que cette éditrice s'obstine plus longtemps à être banale et pathétique. Et vous avez raison encore, la Bouvier est maladroite. Elle s'essaie à différents registres mais elle ne les tient pas ; elle ne s'y accroche pas ; elle s'impatiente. Mais vous savez aussi bien (voire mieux) que moi, que de tels gens existent. Cela dit, attention ! attention ! Géraldine Bouvier n'est pas un stéréotype, elle est un prototype. Elle ne représente qu'elle-même, nullement sa profession - nonobstant ce qu'elle peut dire ou croire. Alors, alors... ? L'auteur sera-t-il sensible à son entreprise de charme ? Cessera-t-il enfin de bougonner dans son coin ? comprendra-t-il que toute confrontation frontale se voue ad vitam à l'échec ? Géraldine saura-t-elle lui faire entendre raison ? Acceptera-t-il de franchir un nouveau palier ?

    Cher Narval, je suis sûr, absolument sûr, que vous avez, déjà, la réponse...

    Posté par Marc V., lundi 9 mars 2009 à 19:47:09 | | Répondre
  • Suspense et Hantise.

    Chère Main du lundi,

    Les rôles n'ont pas à être inversés. Je préfère le plaisir du lecteur, celui de me laisser manipuler par vos doigts d'auteur plus experts que mon propre imaginaire ne saurait l'être. Mais j'aime aussi les plaisirs de la supputation. Les lecteurs sont tous un peu prévisionistes, parfois ils gagnent, mais si l'auteur est bon, ils perdent à tous les coups.

    Je ne suis d'ailleurs pas très au fait, contrairement à ce que vous insinuez avec un grain d'ironie entendue, des traditions anthropophages de la profession dont fait partie notre si chère, à tous deux, mais parfois agaçante, Géraldine Bouvier.

    Cette maîtresse femme finit d'ailleurs, entraîné tel que je le suis, à décrypter les raisons de sa présence dans vos divers récits, par me poursuivre dans mon quotidien et par rejoindre ce cher et si pathétique mais néanmoins inquiétant Janvier, déjà en embuscade, lui, en ombre noir de derrière ma conscience, et ceci depuis l'achèvement de ma lecture du dernier roman de la Main du mercredi, la séduisante et troublante Emmanuelle Urien.

    Les personnages mis en vie par les 7 Mains vont-il finir par prendre multi-forme, comme une sorte de photosynthèse des divers caractères, pour hanter mes jours et mes nuits de lecteur innocent ?

    Ceci me rappelle que si vous croisez votre complice Lardreau, dans une colonne de ce blog, dites lui de ma part que Petrovitch est déjà venu toquer quatre fois à ma porte pendant que je besognais la raie du rail d'Ouessant. Décidément on ne peut plus être tranquille chez soi pour bouquiner en paix.

    Malgré ces désagréments, dont je ne saurais vous endosser la moindre responsabilité, à votre titre de, disons, Première Main, je suis tout en haleine et j'attends la suite et l'issue de cette nouvelle mise en scène de la géométrie variable de Géraldine Bouvier.

    Attentif et impatient. Votre Narval.

    Posté par Narval, lundi 9 mars 2009 à 20:48:36 | | Répondre
  • Vous me faites bien de l'honneur en m'attribuant sur ces personnages une quelconque souveraineté... Oh sans doute, les premiers temps, me sentais-je aussi inexpugnable et téméraire qu'Alexandre abordant les rives de l'Indus, mais il faut dire la vérité, n'est-ce pas... Alors je vais vous la dire : la Bouvier m'a phagocyté. Je ne sais pas, je ne sais plus quels coups elle nous prépare, et le peu que je sais d'elle m'est insuffisant pour les anticiper. Tout comme j'ignore si elle est prête à se battre pour garder "son" auteur, ou si ses forces commencent à s'amenuiser. Cela devrait dépendre des réactions et de l'humeur de son interlocuteur, mais celles-là aussi sont trop versatiles pour que je puisse les prévoir. Bref, le suspens est aussi insoutenable pour moi que pour vous. Ce qui me rassure ou me console toutefois, c'est que l'histoire, comme l'Histoire, ne se nourrit que d'imprévus...

    Posté par Marc V., mardi 10 mars 2009 à 14:53:24 | | Répondre
  • Elégance

    Cher Monsieur Marc,

    Votre élégance à penser en toute circonstance et en toute réplique ne cesse de me surprendre et de me séduire. Je vous suis dans cette aventure les yeux fermés mais aussi grand ouverts pour ne rien perdre du spectacle tragi-comique qui s'écrit devant ces yeux là.

    Géraldine Bouvier, quel avenir ? Suspense et perplexité !

    Votre liseur attentif. Narval.

    Posté par Narval, mardi 10 mars 2009 à 15:30:09 | | Répondre
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