mercredi 4 mars 2009

Céder du terrain

Emmanuelle_mini

Et pourquoi ? Pourquoi moi, d’abord ?
Parce que vous me connaissez. De réputation. Le vilain mot. Bonne ou mauvaise, je ne veux pas savoir. En raison, également, de ma splendeur passée ? Vous avez le compliment destructeur, mais je vais tâcher de l’oublier : ne vous connaissant pas assez pour en faire bon usage à cet instant précis, je garde ma rancœur pour une autre occasion.
Vraiment, comment vous faire lâcher prise ?… Ah, je sais : en vous ramenant à d’autres illusions que celle du talent dont vous vous croyez détenteur : l’argent, l’amour, le succès… mais au fait, dites-moi : quelle idée vous faites-vous du succès ?  La gloire en comité restreint vous suffit-elle, ou bien préférez-vous tâter de l’universel, du global, de la renommée worldwide, parler à l’univers ?… Ces dernières paroles étaient censées vous donner le vertige ; idéalement, elles vous auraient fait déguerpir. Et pourtant vous êtes là, terriblement là. Vous êtes à ce point là que je ne puis bouger, je me sens même un peu à l’étroit pour penser. Pour tout vous dire, j’allais rentrer chez moi après mes flâneries habituelles sur le quai Saint-Michel  - l’édition originale des Mystères de Marseille est décidément impossible à dénicher -, et je vous trouve planté devant les boîtes aux lettres. Justement, poussez-vous et permettez que j’ouvre la mienne, j’ai quelquefois une vieille amie qui m’écrit, elle est à l’agonie depuis cinq ans, j’aimerais savoir si elle est enfin parvenue à quelque chose. Non, rien encore aujourd’hui ; dommage, j’avais besoin qu’on me change les idées sans mettre mon équilibre en danger. Et vous êtes toujours là. Sans vos aspirateurs, et avec en bouche ce seul mot que vous n’arrivez pas à ravaler : roman.  À vous voir et à l’entendre, on croirait que vous appelez au secours. J’ai vu juste je sais, c’est bien souvent le cas et cela me désole, c’est mon côté Madame Irma. Sachez toutefois qu’en général, je fais la sourde oreille à ce genre de prière. Je passe mon chemin, et voilà : tout est dit. Mais le chemin en question, Monsieur, vous l’obstruez. Regardez ces marches, derrière vous, c’est là que je veux aller : j’aime assez bien monter chez moi par l’escalier, le sixième étage est encore à ma portée, il nourrit mon peu de foi en la présence d’une paire de jambes sous mon cerveau et entretient aussi les jambes en question, encore très bien galbées, l’avez-vous remarqué ?… Pardonnez cet accès de coquetterie, j’ai quelquefois la cinquantaine ridicule. Et puis dites-moi, à la fin, ce que vous me voulez !
Ah oui : ce roman. Je l’avais oublié. C’est un mot, ou même une notion, qu’on n’associe pas si facilement à une personne telle que vous. En revanche, un aspirateur… pardon, j’insiste un peu lourdement, vous avez raison ce n’est pas très aimable de ma part, je suis d’une humeur de chien, aujourd’hui. Je le hais déjà, ce roman, savez-vous ? Mais très bien, à votre aise, penchons-nous sur son cas, juste un instant, c’est une concession que je vous fais, j’espère que vous saurez vous en contenter et que nous en resterons là. Pour commencer, donnez m’en le titre, que je puisse mettre un nom sur mes inimitiés. Il n’est pas encore baptisé, vous n’avez presque rien écrit... Je l’aurais juré, vous semblez tellement indécis. Le cul entre deux chaises : d’un côté l’assurance, de l’autre la bohème. Salaire minimum à vie ou risée sporadique de vos fréquentations, dans le bistro, le resto, ou la boîte du coin, quand ils sauront. S’ils savent un jour : il faudrait pour cela que vous osiez avouer à quoi vous occupez votre temps libre. Mais ils finiront par savoir, car tout se sait, à présent, figurez-vous. Mais si, c’est une question de fichiers, de données croisées, accessoirement de temps. Donc vos amis sauront. …Vous n’en avez pas ? C’est déloyal, admettez-le, vous me privez d’une belle occasion de dénigrer vos proches.
Allez, qu’on en finisse : crachez-le, ce petit morceau.

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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Commentaires sur Céder du terrain

    J'aime tout...

    ....dans le texte de E.U......et si "admirer c'est égaler" comme prétendait Alain (pas Juppé, l'autre) je vais faire des sacrés progrès...merci à elle de tout coeur...aglaépoustouflée

    Posté par aglaé, mercredi 4 mars 2009 à 11:22:16 | | Répondre
  • Pensées de lecture en flux tendu..

    Le développement de ce récit m'angoisse par cette présence absence totalisante d'un des deux personnages ou plutôt d'un des trois, l'auteur devenant lui aussi, en chemin, un personnage absent présent du récit.

    Le roman qui pourtant n'existe pas devenant lui aussi un personnage sous la coupe de cette dominante conseillère, qui dit régente tout pour le trio, et on se perd à comprendre qui est qui sur cette scène que nous propose l'auteur.

    L'omni-présence solitaire du personnage consulté, qui fait les questions, les réponses et fixe en partie l'évolution du récit, cette suprématie presque totale sur le déroulement du récit a un côté étouffant qui tient en haleine malgré l'absence apparente d'intrigue et d'action.

    J'ai l'impression de reconnaître, mais dans le mode inverse, ce type de thérapie vertigineuse où le consultant (au sens thérapeutique et non managérial) vient chaque semaine se raconter à son consulté, ne laissant jamais le moindre espace d'intervention au thérapeute, puis après 112 semaines cesse de venir en déclarant de son propre chef, qu'il est guéri et que cela ne sert plus à rien qu'il vienne la semaine suivante.

    Simultanément on craint de s'ennuyer, mais habilement l'auteur nous tient dans ses rets en relançant le récit...

    Je crois que je suis pris au jeu...la monopoleuse de la parole m'agace et me séduit, et l'autre, le consultant, il m'intrigue par sa passivité et l'auteur aussi, où veut-elle en venir...

    C'est du bon, du beau, du plaisir à lire.

    A mercredi prochain. Narval.

    Posté par Narval, mercredi 4 mars 2009 à 16:14:37 | | Répondre
  • Avec Narval aux manettes, je comprends mieux pourquoi j'aime....épatant!aglafaignasse...

    Posté par aglaé, mercredi 4 mars 2009 à 17:34:48 | | Répondre
  • Les manettes c'est pas moi, ce sont Elles.

    Aglaé,

    Regrets, ce n'est pas moi, c'est l'autrice et cette satanée clone de Madame Irma, accro aux éditions originales de Zola, qui est aux manettes. Je ne suis qu'un pauvre lecteur balloté de ci, de là, au gré de l'imaginaire de Celle qui tient la plume, notre Deus ex machina.

    Ce ne sont que quelques pensées d'un pâle lecteur parmi d'autres.

    Votre dévoué Narval.

    Posté par Narval, mercredi 4 mars 2009 à 19:00:34 | | Répondre
  • Sérieusemant...

    Narval

    J'ai toujours une vue un peu rapide et globalisante d'un texte ou d'un poème et les esprits analytiques me révèlent souvent à moi même la raison de mes réactions....tu piges ou je m'explique mal...?

    Posté par aglaé, jeudi 5 mars 2009 à 06:35:32 | | Répondre
  • sérieusemEnt....

    Excuses...

    Posté par aglaé, jeudi 5 mars 2009 à 06:36:23 | | Répondre
  • Cinq sur cinq.

    Aglaé,

    Pigé.

    Dans sérieusement, il y a ment, donc c'est pas si grave de mettre mant par soucis d'honnêteté... sourire soeur lectrice, suis partisan d'un orthographe à géométrie variable.

    Narval

    Posté par Narval, jeudi 5 mars 2009 à 07:50:56 | | Répondre
  • Si je te disais...

    ...que j'y ai pensé à ta reflexion et ça m'amuse doublement...toujours des mensonges dans mes textes, non pour cacher la vérité mais pour la servir....je sens que tu sais...question de filigne...

    Posté par aglaé, jeudi 5 mars 2009 à 08:12:54 | | Répondre
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