lundi 2 mars 2009

Lettre 3

Marc_mini

 

Géraldine Bouvier
Éditions Dès demain – Paris 6ème                           Paris, ce lundi 2 mars 2009

Mon cher Marc,

Ne pensez-vous pas que nous devrions nous épargner certains mots, dont je veux croire qu’ils ne sont qu’un reflet outrancièrement déformé de notre pensée ? Je ne vous prends pas plus « de haut » que je n’exerce sur vous je ne sais quel
« chantage » que votre esprit torturé vous aurait autorisé à percevoir dans ma dernière lettre. J’y parle de « défiance », en effet, mais seulement pour m’en désoler, et pour me désoler que vos textes puissent en pâtir, si d’aventure nous échouions à nous mieux comprendre l’un l’autre. Je veux bien admettre tout ce que vous voulez, en rabattre sur mon « lexique professoral » ou sur ma « vanité d’éditeur », mais, par la grâce de Dieu, cessez, de votre côté, de cantonner le métier d’éditeur à celui d’un exécutant obnubilé par les tirages - comme si, soit dit en passant, vous n’appeliez pas chaque jour le service commercial pour connaître vos derniers chiffres de vente. Le plus simple, donc : admettons tous deux que nous voulons le meilleur, en tous points. Nous divergeons pour y parvenir ? Soit. C’est là chose naturelle, non ? Vous écrivez, j’édite : comment pourrions-nous épouser les logiques et les contraintes de deux métiers qui, s’ils ont partie liée, et pour cause, ne conduisent pas aux mêmes responsabilités ? Ma responsabilité d'éditeur n'est pas de publier ce livre-ci - cela, je le fais si je le veux, et à l'aune de paramètres qui n'ont pas forcément à voir avec sa qualité intrinsèque -, mais d'anticiper le coup d'après et d'organiser la suite. Parce que je n'édite pas seulement un texte, mais un auteur.

Vous admettrez que je n’ai jamais été très interventionniste avec vous. Que vous avez toujours écrit ce que vous vouliez. Que mes observations se bornent le plus souvent à des interrogations. Mais souvenez-vous, et méditez l'exemple de Maurice G. Dantec, dont vous avez tellement aimé les premiers livres (je vous entends encore me dire, il y a dix ans : "Il est à l'origine de la même rupture dans le polar qu'hier Manchette") : n'oubliez jamais que s'il nous a pompé l'air ensuite avec d'écœurants kouglofs, c'est qu'il était devenu à ce point sûr de son génie qu'il n'avait plus d'oreille pour ses éditeurs. Aussi serais-je bien aise, et même davantage, que notre correspondance recouvre les accents doux, bienveillants, affectueux même, qui la nourrissaient naguère.

J’ai exprimé sur votre manuscrit des réticences que je me devais d’exprimer. Si vous rêvez d’un éditeur qui vous mente, qui vous promette monts et merveilles et vous passe de la pommade à la demande, alors vous en trouverez à tous les coins de rue. Mais je sais que vous attendez autre chose. Cette autre chose a un prix, voilà tout : celui de la vérité. Dans son état actuel, votre manuscrit n'est pas recevable. Et quand je dis cela, cher Marc, cela ne signifie pas qu’il n’est pas publiable : seulement qu’il est en deçà de ce que vous valez. Travaillons, Marc. D’arrache-pied. Ne vous laissez pas envahir par cette amertume un peu puérile, et considérez que ce que j’attends de vous n’est jamais que ce que vous m’avez toujours donné : le meilleur.

Géraldine

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,


Commentaires sur Lettre 3

    Tout compte fait...

    ...J'imprime les trois lettres pour relire dans la journée.....j'aime...

    NON: Bloy n'était pas médecin et je me suis fait...disons grondée....c'est Leon Daudet qui était médecin et ne lui ressemblait pas...Excuses!

    D'accord pour le reste de ma commande?

    Aglaé vadet

    Posté par aglaé, lundi 2 mars 2009 à 09:26:05 | | Répondre
  • Un peu humiliée...

    ...de comprendre le but de l'auteur seulement aujourd'hui après lecture de ces trois lettres....mais c'est un éloge pour l'écriture et la drôlerie de ce pastiche....je suis curieuse de connaître le ton des prochaines lettres....réconciliation ou injures? en tout cas bravo! aglaé

    Posté par aglaé, lundi 2 mars 2009 à 13:16:07 | | Répondre
  • Humiliés à l'insu de notre plein gré.

    Aglaé,

    Moi aussi je me suis senti humilié, mais de cette douce humiliation due au talent du conteur, qui nous induit dans des chemins de travers, humiliation qui très vite se retourne en satisfaction de lire une si bonne histoire et de faire partie du cercle des lecteurs du scribe qui a la pêche.

    Mais moi en plus cette humiliation m'a fait connaître Edmond de la Brise d'Aussac et Anémone Piétra-d'Eyssinet dont je vous recommande chaleureusement la fréquentation à l'occasion d'une de vos lectures.

    Votre dévoué et solidaire Narval.

    Posté par Narval, lundi 2 mars 2009 à 18:08:23 | | Répondre
  • Petite humiliation entre amis...

    ....c'est un plaisir devant un si bon texte....moi qui n'hésitait pas à m'insurger, à première lecture, contre la brave Géraldine et son style un peu patapouf...j'en pleure de rire....vite les autres lettres, ça va finir dans le sang j'espère...
    Bonsoir Narval.
    Aglabisou

    Posté par aglaé, lundi 2 mars 2009 à 22:27:30 | | Répondre
  • Aux amis lecteurs qui apprécient les 7 mains, et spécialement à ceux qui sont sensibles à l'histoire et à la p(r)ose un peu tarabiscotée de dame Bouvier, je veux simplement dire que je ne me sens décemment pas autorisé à répondre publiquement à leurs commentaires favorables, qui parfois s'avèrent élogieux ; qu'ils ne doutent pas, toutefois, que je les lis toujours avec plaisir, amusement et gratitude. MV

    Posté par Marc V., mardi 3 mars 2009 à 11:05:19 | | Répondre
Nouveau commentaire