dimanche 1 mars 2009

En données corrigées des variations saisonnières

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C’
est un samedi après-midi. Comme la grande majorité de ses semblables, Martine Demongeot vient de faire ses courses au supermarché situé en périphérie de la petite ville de province dans laquelle elle vit avec son mari, Pierre, et son fils, François. Martine est ce que les statisticiens et les sociologues attachés au service de l’INSEE définissent, après un croisement de données disparates concaténées en colonnes rébarbatives et insondables pour l’individu lambda auquel elles réfèrent, comme la ménagère de moins de 50 ans, bien que Martine soit un spécimen quelque peu déviant du profil type qui se dégage des études nationales. Ainsi, elle conduit un petit cabriolet rouge de marque italienne qu’elle et son mari viennent de s’offrir pour leur anniversaire de mariage. Dans sa région, les sportives décapotables représentent seulement 0,4% des immatriculations de véhicules neufs ou d'occasion. Les statistiques sur les immatriculations sont réalisées par le Service économique et Statistique du ministère de l'Équipement, des Transports et du Logement, à partir du Fichier Central des Automobiles, fichier national établi d’après les données des cartes grises transmises par les préfectures. Ces statistiques correspondent aux véhicules immatriculés dans les séries normales, selon l'arrêté modifié du 5 novembre 1984, hors séries spéciales et militaires. Ce taux de 0,4 % de véhicules cabriolets place la famille Demongeot dans une catégorie marginale.

Martine engage sa voiture dans l’allée de ciment qui conduit à sa maison, une maison en bois qui dépareille un peu dans le lotissement. La construction en bois n’est pas du tout dans la tradition locale. En France, la maison bois a crû fortement entre 2001 et 2005 : + 46 %, à comparer aux 18 % de la moyenne nationale toutes techniques confondues. Dans la région où vit Martine, la progression est cependant très supérieure : + 98 %, ce qui rogne un peu plus chaque jour la part de singularité de la famille Demongeot. Avec environ 1 000 maisons bois construites en 2006, la région a même dépassé la moyenne nationale. Lorsqu’ils avaient fait bâtir cette maison en bois quinze ans plus tôt, ils étaient parmi les premiers à le faire. Les voisins les avaient même surnommés « les montagnards ». Rares étaient ceux qui leur adressaient la parole. Quelques fâcheux avaient fait tourner une pétition pour faire abattre cette incongruité sylvicole qui apparaissait aux yeux de certains comme une atteinte à l’intégrité de la culture régionale en matière d’architecture, plus attachée à la pierre, à la brique ou plus récemment au parpaing. Lorsque le maire était venu en discuter avec la famille Demongeot, Pierre, qui ne supportait pas les relents nauséeux régionalistes et xénophobes qui se dégageaient de ce genre d’initiatives, lui avait répondu que les signataires de cette pétition pouvaient bien aller se faire foutre, et que lui aussi pouvait aller se faire foutre s’il n’était pas capable d’assurer le droit de tous les administrés sur sa commune. Le maire avait expliqué qu’il allait les calmer. Depuis, comme 38 % des Français, les Demongeot s’abstenaient de voter aux élections municipales. Ils restaient mobilisés cependant pour les grandes échéances, et particulièrement pour les élections présidentielles.
Martine Demongeot décharge les sacs de provisions de la malle arrière de son véhicule, se dirige vers la porte d’entrée. Elle a acheté tous les ingrédients nécessaires à la confection des plats préférés de son fils qui dinera ce soir pour la dernière fois avec eux. Il reviendra bien sûr, pour d’autres dîners, mais il sera alors en visite, de passage. Un fils doit partir, c’est dans l’ordre des choses. Elle s’y est préparée, depuis longtemps, depuis le 8 mars 1990, jour de la naissance de son fils. Pourtant les statisticiens ont enregistré une hausse considérable du nombre d'enfants demeurant toujours chez leurs parents bien après qu'ils aient atteint l'âge où leurs parents prévoyaient leur départ. La plus forte augmentation a été observée chez les jeunes adultes d'un peu moins ou d'un peu plus de trente ans. En effet, entre 1981 et 2001, les proportions sont passées de 12 % à 24 % pour les personnes de 25 à 29 ans et de 5 % à 11 % pour celles de 30 à 34 ans. L’étude ne disait rien sur les enfants entre 18 et 20 ans, sans doute parce que leur départ du domicile parental constituait une exception.
Les poignets des sacs lui coupent la circulation sanguine dans les doigts. Elle peine à introduire la clé dans la serrure, ouvre la porte avec difficulté, se précipite vers la cuisine où elle dépose les sacs à même le sol. Elle remise consciencieusement les aliments frais dans le réfrigérateur, en prenant la peine de retirer les emballages. Elle sait qu’en France, on dénombre chaque année, près de 750 000 cas d’intoxication alimentaire. Dans 50 % des cas, il s'agit d’un agent infectieux - salmonelle (64 %), staphylocoque doré (14 %), Clostridium perfringens (5 %) et Bacillus cereus (3,5 %). Une telle contamination résulte habituellement de méthodes inadéquates de manipulation, de préparation, de stockage, de conservation, de cuisson des aliments. De bonnes pratiques d’hygiène avant, pendant, et après la préparation de la nourriture peuvent réduire les risques des toxi-infections. Pour les particuliers, la prévention consiste à respecter les conditions de conservation des aliments, à contrôler la date limite de consommation des aliments emballés, à nettoyer le réfrigérateur régulièrement, à se laver les mains avant de préparer et de consommer un repas, à laver à l'eau claire les produits consommés frais, à laver les couverts après utilisation et à maintenir la cuisine dans un état de propreté suffisant. Ce sont des principes simples, évidents, qui peuvent parfois sembler contraignants, mais qui épargnent beaucoup de désagréments. Martine Demongeot n’a jamais dérogé à ces règles d’hygiène et la lecture de magazines spécialisés sur les questions de santé la conforte dans ses convictions.
Les denrées remisées, elle se dirige vers le salon, une vaste pièce baignée de lumière par trois immenses baies vitrées qui donnent sur le large. Au bout du jardin, qui lui semble moins grand qu’à l’époque de leur installation, il y a la falaise et son étroit chemin taillé dans la roche qui descend vers la plage. La maison est vide, immobile. Son mari et son fils sont sans doute descendus jusqu’à la plage pour faire une balade. Son fils n'est pas encore parti mais déjà le silence commence à s'installer. Elle regarde les objets dans sa maison. Toutes ces choses accumulées au fil des années. Elles lui semblent déjà appartenir à l'histoire. La poussière commence à s'y déposer, leur verni craquera bientôt. Au départ, on croit que l'histoire s'arrête juste avant nous, se dit-elle. Et puis vient le moment où l'on a suffisamment vécu pour en faire partie. Un jour viendra où quelqu'un, peut-être son fils lui même, c'est très probable, portera tous ces objets chez un brocanteur ou à la décharge. L’âge moyen de l’héritage en France est de 55 ans. Son fils atteindra cet âge dans 36 ans. Elle en aura alors 79, ce qui la met bien en dessous de l’espérance de vie des femmes en France. Peut-être un accident domestique ou un cancer, se dit-elle. Pierre l’aura quitté deux ans plus tôt. C’est injuste mais c’est ainsi les hommes vivent moins longtemps que les femmes. Sans doute parce que la plupart ne sauraient pas se débrouiller sans elles. Le plus souvent, les héritiers vendent la maison de leurs parents parce qu’elle n’est pas adaptée à leur mode de vie. Mais une maison n'est rien. Ce n’est pas grave.
Martine est sur le point de basculer, d'être seulement vieille ou vieillissante, qu'importe. Le processus est engagé, irréversible. Elle se dit pour ne pas perdre pied tout de suite, qu’elle restera pour quelques temps encore un repère pour son fils, une manière de phare qui le rassurera, pendant le début du voyage au moins. Puis il prendra le large, visera d'autres rives, choisira d'autres phares. Il ne reviendra plus vers elle que lorsque la nécessité l’y contraindra. Et alors, malgré l'abandon, malgré l'ingratitude, elle l’accueillera.
Un jour viendra où la falaise au bout du jardin s'affaissera et la maison, le phare, disparaîtront dans les flots. Il ne restera que de la roche à vif, comme une plaie ouverte. L'herbe finira par repousser, on oubliera, et d'autres viendront là construire d'autres maisons.
99,9 % des enfants finissent par quitter le domicile parental. C’est égoïste mais Martine se dit qu’elle aurait bien aimé que son fils fasse partie de ces 0,1% d’enfants qui ne quittent jamais leur mère.

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires sur En données corrigées des variations saisonnières

    Gloria INSEE'xcelsis Deo. Amen !

    Sacrée évocation de l'individu pétri dans la pâte de ce que nous croyons tous être unique.

    Cela me rappelle quand je pense aux millions de couples qui font l'amour dans le même espace temps que nous. Cela me rappelle le way of life des suburbias californiens de Bill Owens. Cela me rappelle ces brèves rencontres de rue qui commencent par - vous n'auriez pas quelques minutes à m'accorder pour ... ?, cela me rappelle que je n'ai pas de carte de crédit, cela me rappelle que j'aime toujours les cabriolets rouge azuki, cela me rappelle ma crème Vichy Homme contre le vieillissement de la peau de mon visage, cela me rappelle mon ennui de vivre en province, cela me rappelle que mon fils ne sera jamais, cela me rappelle ....

    A dimanche prochain, cela me rappelle que je ne suis pas croyant mais que j'accompagnerai mon amie italienne à la messe.

    Geste amical de la main. Narval.

    Posté par Narval, dimanche 1 mars 2009 à 10:45:49 | | Répondre
  • Une foule de petites vérités ( y compris statistiques ) recouvrant une contre -vérité fondamentale : Martine Demengeot n'est pas une personne mais un personnage. Grandeur et limites du réalisme en art !

    Posté par labelou, dimanche 1 mars 2009 à 17:26:30 | | Répondre
  • Cela me fait penser à Emma Bovary qui, d'un point de vue purement statistique, et en tant que "personne", n'avait quasiment aucune chance de se suicider, mais qui, en tant que "personnage" est devenue une sorte de modèle type du mal être féminin évoluant vers le suicide !

    Flaubert-Lalumière : même combat ?

    Posté par SB, dimanche 1 mars 2009 à 17:44:01 | | Répondre
  • A tous

    S'attacher au particulier pour en tirer des règles universelles : au final la littérature et les statistiques visent par des moyens différents des buts très proches, reste à la littérature cette fermentation de la mémoire, l'imagination, qui fait des personnes des personnages quand les statistiques les noient dans un panel d'individus anonymes.

    Posté par JCL, lundi 9 mars 2009 à 11:16:48 | | Répondre
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