mardi 24 février 2009

Comment on loupe sa mort quand on veut venger sa vie...

Bertrand_mini

Raymond avait pourtant tout, mais vraiment tout, pour jouir d’un bonheur - sans grande prétention  il est vrai - mais d’un petit bonheur quand même. De ces bonheurs pépères qui font les hommes anodins et gentils, qui passent inaperçus, qui ne laissent pas grande trace sur leur époque, et qui vont leur route sans embûches, à l’abri des tourments cuisants, sans drames et sans interrogations trop brutales.
Une épouse généreuse dont il resta toute sa vie raisonnablement amoureux, deux filles sans problèmes majeurs, studieuses, sérieuses, ni mélancoliques, ni dévergondées, une maison coquette plantée au bord d’une rivière limpide, avec une terrasse en surplomb d’où on pouvait même se mirer, voire s’admirer, dans les eaux fraîches du cours d’eau.  Ajoutez à cela un travail, sinon passionnant, du moins pas trop abrutissant, correcteur dans un journal local, Raymond ne présentait pas, vous le voyez vous-mêmes, de traits particuliers qui méritassent qu’on lui consacrât une histoire.
Hé bien si ! Quoi donc ? Son nom ! Son nom ? Oui, son nom : Raymond Formidable. Ce patronyme lui fit en effet endurer, on le sut bien après, vers la fin, un calvaire intime des plus insupportables.
Dès les premiers bancs d’école, qu’il commette  une erreur ou qu’il donne  la juste réponse :
    - Ah, mais, c’est quand même Formidable, ça !
    Entre copains :
    - Qu’est- ce que tu fais de Formidable, aujourd’hui ?
    Entre amis :
    - Rejoins-nous au mois d’août, ce sera Formidable.
    Au bureau :
    - Ah, tu as déjà corrigé tout le numéro ? Formidable !
    A la boucherie :
    - Cinq cents grammes de ce pâté aux fines herbes ? Vous m’en direz des nouvelles, Formidable !
    Au téléphone :
    - Oui, j’écoute…
    - C’est Raymond.
    - Ah, c’est toi ! Formidable !
Une fois, même, mais une fois seulement, au tout début de son mariage, un dimanche matin et au petit déjeuner sur la terrasse ensoleillée et alors qu’il avait demandé, coquin, cabotin et finalement assez fier de lui :
    - Alors, c’était comment, ma chérie, hein, dis-moi…Hier soir ? Hein ?
    - Oh, chéri, c’était  simplement Formidable !

Bref, ça n’était plus un nom. C’était un boulet à traîner, un Golgotha chaque jour à escalader.
Raymond avait songé bien des fois à saisir le Tribunal de Grande Instance pour changer ce satané patronyme. Mais il répugnait aux formalités administratives, c’était long et coûteux, et puis, sa pragmatique et généreuse épouse l’en dissuadait à chaque fois en badinant que ça n’était rien, que certains s’appelaient bien Bitaudeau, tu te rends compte, hein ? Bitaudeau ! Tu te vois affublé comme ça, toi ? Comme c’est vulgaire ! Et d’autres, même, Anus ! T'imagines t’appeler Anus, dis ? A demain, cher Anus… Il y en a même que c’est Cocu….Là, c’est le bouquet !  Tu entends ça ?  Allô ?  C’est bien vous Cocu ?  Non, chéri, tu te fais vraiment du mauvais sang pour pas grand chose…A côté, ton nom, c’est quand même un nom formid…
Elle s’arrêtait là tout net…
Soit. Il y avait peut-être pire en fait de noms désobligeants, mais Raymond n’en souffrait pas moins du sien. Et bien plus qu’il n’y laissait voir. Ces incessants quolibets lui pourrissaient littéralement la vie. Eût-il voulu se révolter contre les plaisantins faciles qu’il eût dû se fâcher avec tout le monde et rien n’était moins dans sa nature que le goût de l’affrontement. Il intériorisait donc tout ça, ruminait sa tristesse et courbait l'échine sous les facéties verbeuses.
Alors il choisit de se venger de ce nom qui lui avait gâté son petit bonheur, en ne l’immortalisant pas, en le tuant, en le faisant disparaître avec lui, ses deux filles ayant pris la sage précaution de se marier.
Vers la fin de sa vie, sentant de plus en plus la fraîcheur de l’automne descendre sur ses épaules, il fit promettre qu’on n’inscrirait pas son patronyme sur sa pierre tombale et qu’en lieu et place on graverait une phrase, une phrase forte, une phrase exacte et qui fit longtemps, le temps qu’elle lui survécut, pleurer d’attendrissement sa chère épouse :

Ci-gît un homme qui jamais n’a trompé sa femme

Et des années et des années durant, longtemps, longtemps après que toute la famille eut disparu sous les grands tableaux noirs du temps qui passe, quand la tombe ne fut plus même qu’une pierre ruisselante de mousse et parcourue par les herbes sauvages de l’éternel oubli, ceux et celles, celles surtout, qui venaient à passer par là, par cette allée silencieuse où il reposait depuis des temps et des temps, ne pouvaient s’empêcher de s’arrêter un moment, émus ou émues jusqu’aux larmes, et de s’écrier :
    - Ah ! C’est vraiment formidable  !

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
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Commentaires sur Comment on loupe sa mort quand on veut venger sa vie...

    Je vais en prendre un autre, si ça ne vous fait rien, et un double!

    le Manchot-épaulard (et boxeur aux sourcils les plus longs du monde)
    depuis "le bistrot d'en bas"
    à gauche en remontant la rue de l'Horloge, en face du "Narval", un établissement très surfait.

    Posté par Manchot-épaulard, mardi 24 février 2009 à 10:54:12 | | Répondre
  • Commandez-moi un Muscadet...J'arrive...Un grand...Frais..Avec de la buée sur le verre.

    Posté par Redonnet, mardi 24 février 2009 à 11:05:25 | | Répondre
  • Deuxième facétie, deuxième brève de "contoir", c'est bien agréable des textes qu'on lit avec le sourire.

    Je m'étais complètement fait piéger au premier texte dont j'avais bien compris (croyais-je) le préalable d'un "existant" et la lecture m'emportant, j'oubliai tout ce qui n'était pas le texte et m'attendais à une suite avec ce "pantalon marron". Le rouge aux joues, la-honte-au-front, j'entends aujourd'hui la chute en question.

    Et votre parti-pris, Bertrand, se prête bien à ce "système" d'une semaine l'autre, puisque point n'est besoin de retourner sur les lieux du crime, vérifier ce qu'il s'y passait.
    Découvrirai-je demain que c'est au fond le parti de chaque auteur ?
    Les lettres de l'éditrice à son auteur étant chacune en soi un morceau de bravoure.

    Pour le petit blanc bien frais, on est preneur...

    Posté par michèle pambrun, mardi 24 février 2009 à 12:31:36 | | Répondre
  • Tu es un

    Formidable conteur ...Mes mots seraient bien désuets, alors voilà, juste: formidable!

    Posté par Débla, mardi 24 février 2009 à 13:43:58 | | Répondre
  • @Michèle : Je ne sais si mes coblogs (cf. étymologie de copains)ont un parti pris. On est là, penchés(es) sur le même cahier, mais on se cause pas beaucoup. Je les découvre, en leur écriture respective je veux dire, en même temps que vous. C'est bien aussi comme ça.
    Mon parti pris était donc comme vous savez de raconter une histoire chaque mardi. Chacune a donc son autonomie..Mais ce qui serait marrant ce serait de faire une suite...Ou de les lier entre elles... Mais je ne sais pas non plus combien de temps je prendrai ce parti, qui peut devenir lassant pour tout le monde au bout de quelque temps... On verra. Quand j'entame quelque chose, quoi que ce soit, je prévois toujours que je peux être imprévisible.
    @Débla : Merci de ta lecture. Je vais essayer d'en caser une, d'historiette comme ça, dans ta belle Camargue au ciel bleu, aux eaux dormantes, avec du vent aussi. Promis.
    Amitié à toutes les deux.

    Posté par Redonnet, mardi 24 février 2009 à 14:27:24 | | Répondre
  • Il y a dans tout ça un petit côté Alphonse Allais qui me plait beaucoup...

    Posté par Stéphane, mardi 24 février 2009 à 16:32:47 | | Répondre
  • Effectivement, Stéphane...Toute proportion et modestie gardées, bien sûr...
    Cordialement

    Posté par Redonnet, mardi 24 février 2009 à 17:13:01 | | Répondre
  • Mais si finalement il a changé de nom, Formi, Formidable, il s'appelle Aznavour !

    Posté par zerbinette, jeudi 26 février 2009 à 11:37:19 | | Répondre
  • Ben oui...

    Ça se pourait, ça....Ça se pourait bien...

    Posté par Bertrand Redonne, vendredi 27 février 2009 à 10:18:44 | | Répondre
  • Ah, celle-ci là je la connais.

    Ben oui, je la connais, mais vas-y, raconte la, tu la racontes tellement mieux que moi. Ah, excuse moi, y a le Manchot qui m'attend pour une bourre au Narval. A toute mec.

    Au comique de répétition, Narval.

    Posté par Narval, vendredi 27 février 2009 à 10:29:29 | | Répondre
  • - Bla bla bla bla bla bla bla
    - ah ouais...ouais...ouais...
    - Tu la connais ?
    - Non...
    - Bla bla bla bla bla bla bla
    - ah ouais...ouais...ouais...
    - Tu la connais ?
    - Non...
    - Bla bla bla bla bla bla bla
    - ah ouais...ouais...ouais...
    - Tu la connais ?
    - Mais non, merde ! Si j'la connaisais, j'te l'dirais !

    Tu la connais, celle-là ?
    A plus...

    Posté par Bertrand Redonne, vendredi 27 février 2009 à 11:08:04 | | Répondre
  • La Vache, le Paysan, la Dame et le Juge.

    Et celle-ci, allez, la dernière avant d'aller becqueter,

    Un péquenot se retrouve face au juge, prévenu pour injure.

    La plaignante, une bonne bourgeoise engoncée dans ses certitudes et son honneur, l'accuse d'injure prononcée en public, au marché, au cours d'une altercation sur la fraîcheur de ses produits.

    - Monsieur, reconnaissez-vous avoir traité Madame de vache ?
    - Oui, Monsieur le Juge.
    - Etes vous d'accord de vous excuser ici, devant la cour, auprès de la plaignante, qui en ce cas pourra retirer sa plainte ?
    - Mais oui Monsieur le Juge. Mais avant mes excuses pourrais-je vous posez une question ?
    - Allez-y, je vous écoute, mon brave.
    - Monsieur le Juge, peut on dire Madame à une Vache ?
    - Mais bien sûr, quelle question, vous moquez-vous de moi, par hasard ?
    - Non Monsieur le Juge, je voulais m'assurer de mes droits avant mes excuses à Madame.
    - Alors si vous êtes satisfait, excusez-vous maintenat auprès de Madame.
    - Bien. Excusez moi Madame !

    Bon je file à mardi prochain. Narval

    Posté par Narval, vendredi 27 février 2009 à 11:51:05 | | Répondre
  • Fin dialecticien, le péquenot...
    Et Narval, tu ferais une excellente huitième main dans le registre du mardi !

    Posté par B.redonnet, vendredi 27 février 2009 à 12:12:45 | | Répondre
  • La dernière main ?

    Merci pour l'offre, mais l'autre main elle est occupée avec ma veuve.

    Bon maintenant je file, la veuve s'impatiente. Narval

    Posté par Narval, vendredi 27 février 2009 à 12:18:48 | | Répondre
  • L’esquive du Manchot-épaulard.

    Eh, la huitième main ! On n’a pas gardé les Madames ensemble…
    Retrouver son pseudonyme au Narval ! A chiquer de la budvazeur en cochant grille sur grille, servi par une rombière permanentée, platine, un tee-shirt canari bourreleté menu où on lit en lettres fluo : « I love Palante ! ». On a connu meilleure gueule de bois ! Voilà pourquoi je me suis toujours abstenu du pseudonyme, je m’en tiens au surnom, au personnage et au Gewurztraminer glacé pour soigner l’excès de Muscadet chambreur…
    Mais formidable ! votre histoire vacharde…
    Pour en revenir au côté « je la connaissais/je la connaissais pas », réaction courante à la lecture de racontars dans le genre que vous écrivez, (Bertrand Redonnet nous-en !) je trouve qu’il y a déjà toute une histoire là-dedans, dans le sentiment de « déjà connaître » une fieffée invention comme de découvrir ce qu’on a déjà entendu mille et une fois. En tous cas, je suis client de ce zinc là.

    Posté par Stéphane Prat, vendredi 27 février 2009 à 15:49:02 | | Répondre
  • Les degrés du zinc.

    C'est donc bien à quoi ça sert, Manchot-Epaulard.

    Le pseudonyme est une engeance. Surtout pour les autres.

    Mais le Narval, le seul bar à lettres du Monde qui a foutu dehors Michel Onfray et Pierre Assouline malgré la mobilisation massive des adeptes des sectes des gourous.

    Nous avons deux T-shirts pour les hôtesses et les gigolos du Narval, le jaune canari à lettres fluo : "I love Palante", et le rouge gorge à lettres vertes : "1977 Remember Palente"

    Narval intensément.

    Posté par Narval, vendredi 27 février 2009 à 19:46:53 | | Répondre
  • en écho à Narval....

    L4acteur Frédéric Lemaitre était entré en scène ce soir là avec un sacré coup dans l'aile et avait traité le public :"d'imbécilles"...on le somme de s'excuser.

    IL se plante au milieu de la scène, face à l'orchestre et déclare:

    "J'ai dit que vous étiez des imbécilles. C'est vrai
    " Je m'excuse. J'ai tort.

    aglaé

    Posté par aglaé, samedi 28 février 2009 à 13:53:20 | | Répondre
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