mardi 17 février 2009

Capitaine La Bravoure

Entre amis ou copains, en fin de soirée, au bistro du coin, au bureau, au cours d’un long voyage, que sais-je encore, on se raconte parfois des histoires. Des histoires souvent dramatico-comiques, pour moquer, critiquer ou tout simplement pour se bidonner.
C’est de la tradition orale, du conte qu’on se répète de bouche à oreilles.
J’ai choisi pour
LES 7 MAINS d’en faire un répertoire sur le mode, disons... Allez, lâchons le mot, littéraire… D’agrémenter, de peaufiner chaque mardi une de ces histoires.
On va appeler ça, si vous en êtes d’accord, « Au café du coin ».
Parce que l’écriture,
parfois, raconte aussi des histoires,  elle ne fera donc ici que s'emparer d'un "existant."

Bertrand_mini


La mer, la très vaste mer, dansait sous les feux du solstice et toute cette lumière réfléchissante, décuplée par les flots capricieux comme des diamants liquides, faisait mal aux yeux pourtant burinés des marins qui plissaient les paupières et mettaient parfois leur main au front, comme une visière.
Le bateau battait pavillon anglais et croisait en mer d’Oman,  au large des Indes, ses flancs surchargés d’épices, de thé et autres succulentes richesses spoliées sur « la perle de la Couronne ». Il était en partance vers les terres chéries et lointaines du Royaume, cap plein sud d’abord, sur cette route ouverte par Vasco de Gama, quelque quatre siècles plus tôt.
Paisiblement assis non loin de la proue, le capitaine tirait sur une lourde bouffarde et son regard vagabondait sur la grande nappe lumineuse. Peut-être ce regard portait-il même plus loin encore que l’horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans de fiers souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes.
Un homme robuste, gigantesque même, le capitaine. Craint, certes, mais aussi adulé de ses marins. Une épaisse chevelure rousse comme des soleils couchants retombait sur ses épaules et le vent du large bousculait et jouait par moments avec des mèches broussailleuses qui barraient alors le visage et voilaient la profondeur des yeux.
Capitaine La Bravoure. Un nom glorieux qui retentissait jusqu’aux antipodes, un nom comme une sommation en direction de toute la flibuste, un sobriquet légendaire, à la juste hauteur de l’intrépidité et de la loyauté du personnage.
La voilure était gonflée et sereine était la navigation du vaisseau. Le capitaine pensa que bientôt, à quelques mois de là…
Le cri fut jeté de là-haut, du poste de vigie, et courut sur l’étendue des eaux.
- Bateau pirate à tribord !
Les flammes d’une colère déterminée jaillirent dans les yeux du capitaine tandis qu’il voyait flotter dans le vent, encore assez loin au bout de sa lorgnette, le redoutable drapeau noir affublé de la tête de mort. Le navire des pillards fonçait droit sur leur flanc. L’intention était sans ambages et la bataille inévitable.
Le capitaine hurla qu’on virât de bord et dirigea lui-même son vaisseau vers l’affrontement. Il courut d’un côté sur l’autre, fonça d’un poste à l’autre, éructa ses ordres, exhorta ses hommes, les plaça, surveillant tout, organisant tout et, alors qu’allait s’engager le terrible combat à mort, se tourna vers son second  :
- Qu’on m’apporte mon pantalon rouge !

La mêlée fut un cataclysme de sang et les morts rosissaient bientôt de leurs ventres béants la surface tout à l’heure si bleue des eaux. Les voyous des mers avaient été  anéantis, on leur avait coupé la gorge, on les avait amputés de leurs membres, avec cet excès de zèle et de raffinement dont seuls les Anglais ont le secret, on les avait pendus même, par le cou ou par les pieds, on les avait  passés par le fer et le feu et leur vaisseau disloqué, incendié, massacré, fut bientôt expédié par les gouffres amers et abyssaux des flots.
Le Capitaine La Bravoure commanda alors qu’on mît en perce des barriques de bière et qu’on fêtât, sur le pont et sur-le-champ, l’éclatante victoire des corsaires de sa Majesté sur les flibustiers sans foi ni loi.
Et la fête battait son plein quand le second demanda nonchalamment à son capitaine pourquoi il avait absolument tenu à revêtir un pantalon rouge avant de monter au combat :
- Matelots, hurla alors La Bravoure afin d’être entendu de tous, qui cessèrent un moment leurs libations et tendirent leurs oreilles respectueuses. Matelots, un capitaine digne de son grade et de son nom, doit aimer, protéger et encourager ses hommes ! Supposez que j’eusse été terriblement blessé pendant la mêlée ! Imaginez la vue de mon sang se répandant et maculant affreusement mes habits ! Qu’auriez-vous dit, garçons ? Nous sommes faits, notre capitaine est mourant ! Nous sommes vaincus, voilà ce que vous auriez dit et cédant à la panique aussitôt, auriez laissé les vandales investir notre place, vous égorger et piller la Reine !
Avec un habit rouge, mes garçons, pas moyen pour vous de savoir si un couteau, un sabre, a largement entamé ma chair ! Pas moyen de vous décourager devant mes blessures ! Oui, je le réaffirme avec force : Un capitaine doit montrer, toujours, le chemin de la victoire, ne rien laisser transpirer de ses éventuelles faiblesses et sans cesse galvaniser ses hommes !
Ce ne fut alors qu’une vaste clameur d’admiration et de joie, clameur qui submergea le navire tout entier, s’amplifia, sauta par-dessus bord, chevaucha les houles radieuses, et monta jusqu’aux cieux infinis.

A quelques jours de là cependant, alors que le capitaine tirait toujours sur sa lourde bouffarde et que son regard vagabondait derechef sur la grande nappe lumineuse, et que même, peut-être, ce regard portait plus loin encore que cet horizon vaporeux, là-bas où semblaient finir les eaux et recommencer le ciel, qu’il se perdait dans de vagues souvenirs de vieux coureur des mers, dans les bras d’une femme gourmande, allez savoir, et dans un port qui n’avait ni nom, ni patrie, aux ruelles infâmes, alors qu’il faisait tout ça à la fois, le capitaine, la vigie là-haut lança à nouveau, non plus un cri, mais de nombreux cris, une véritable salve de cris effarouchés…
- Vaisseaux pirates à bâbord, vaisseaux pirates à tribord itou, à l’avant et à l’arrière encore vaisseaux pirates,  bateaux pirates partout !
Le capitaine, amer, constata au bout de sa lorgnette.
Et ses yeux prirent alors une lueur étrange, qui vacillait, qui tremblait, qui n’arrêtait pas d’aller et de venir d’un coin de l’œil à l’autre. La mer, en effet, la vaste mer n’était plus qu’une forêt hirsute de drapeaux noirs à têtes de mort et le cercle sinistre des bateaux assassins, lentement, silencieusement, inexorablement, glissait sur les eaux et allait bientôt se refermer sur lui.
Alors calmement, le capitaine se retourna vers son second et d’une voix que celui-ci ne reconnut qu’à peine tant elle était livide, donna cet ordre étrange :
- Qu’on m’apporte mon pantalon marron !

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Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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Commentaires sur Capitaine La Bravoure

    J’aime bien ce capitaine rêveur, qui contemple l’horizon, perdu dans ses songes, mais qui sait agir quand il le faut. Hélas, comme toujours, la mort est au bout du chemin et sa bravoure n’aura servi à rien. Beau conte philosophique, donc, dont l’intrigue sait habilement capter l’attention du lecteur.

    Posté par Feuilly, mardi 17 février 2009 à 09:51:42 | | Répondre
  • excellent!

    ...mais je connaissais....reste la manière de raconter...bonne journée!agla

    Posté par aglaé, mardi 17 février 2009 à 10:23:39 | | Répondre
  • Tous " Au café du coin " !

    Nous sommes suspendus à ce dernier ordre " Qu'on m'apporte mon pantalon marron !"
    Quelle écriture ! Quelle histoire !
    Je le dis tout net : vivement mardi prochain !
    Bertrand, chapeau bas !

    Posté par michèle pambrun, mardi 17 février 2009 à 10:23:42 | | Répondre
  • @Feuilly : Le conte philosophique de la trouille, alors...Mais je n'ai rien lu de tel chez Voltaire.
    @Aglaé : J'ai bien dit, en haut, chapeau, que je m'emparais là, de "l'existant". Il y en aura donc certainement d'autres facéties, comme ça, que vous lirez ici sans pour autant les découvrir.
    @Michèle : Merci de votre appréciation. Mais ça n'est pas le chapeau que notre brave capitaine eût voulu mettre bas, ici !
    Cordialemnt à vous tous (toutes)

    Posté par Redonnet, mardi 17 février 2009 à 11:19:39 | | Répondre
  • Oui, oui, bien compris, et j'attends la prochaine histoire en haletant comme un petit toutou...t'inquiète...aglabisous

    Posté par aglaé, mardi 17 février 2009 à 11:41:07 | | Répondre
  • Je viendrai lire Mardi prochain, c'est vrai que ton récit tient en haleine jusqu'au dernier mot !!

    Posté par Débla, mardi 17 février 2009 à 12:00:04 | | Répondre
  • Réchauffé au micro onde

    Le concept post moderne du remake pour les fans version littéraire de Pirates des Caraïbes. Est-ce qu'on peut fumer dans votre "café du coin" bcbg rive gauche. Voyez donc, il faut toujours qu'il y ait un rabat joie, bordel de Dieu. Sans rancune. A la semaine prochaine. Nerval

    Posté par Nerval, mardi 17 février 2009 à 12:12:25 | | Répondre
  • @Débla : Jusqu'au dernier mot, c'est le cas de le dire !
    Merci de ta visite.
    @Nerval : C'est rigolo un Nerval qui parle de remake...J'en ai connu un qui s'appelait Gérard avec une particule...Puis, côté BCBG, Nerval, vous vous êtes un peu embrouillé les pinceaux dans les poncifs, là...Faut pas causer comme ça aux gens quand on les a jamais vus...Et puis, quelle rive gauche ? Bon, d'accord, mais moi, c'est plutôt la Vistule...Ca sonne pas pareil..
    Sans rancune, bien sûr...
    Et puis, mon histoire, on peut aussi la réchauffer au feu de camp. Pas besoin de micro ondes. Ah, j'oubliais ! Oui, on peut fumer, ici. Mais pas de tabac, hein ? C'est pas bon pour la santé.
    Tchao !

    Posté par Redonnet, mardi 17 février 2009 à 12:28:01 | | Répondre
  • Bel apologue que celui-ci. Pas d'inquiétude, car c'est celui qui le dit qui l'est : Votre façon de le raconter sent plus le "café du coin" sur un petit port aux quais pierreux que sur la rive gauche. A bientôt

    Posté par solko, jeudi 19 février 2009 à 12:10:50 | | Répondre
  • Le Secret de la Licorne. Mille sabords d'odontocètes.

    Marc m'avait averti. Prends un pseudo, mais ne les mords pas trop sec, ils sont sensibles ces petits choses, ils ont une conception étriquée de l'amour propre, fais attention, je t'aurais averti. Ah, j'oubliais, ils se soutiennent entre eux, ils chassent le gâcheur en bande, je t'aurais averti.
    Bon Nerval, c'est vrais, trop littéraire comme pseudo. Alors je change une lettre: Narval. Ma canine gauche protéiforme annoncera la couleur, plus la peine d'avancer masqué. A mardi mon petit loup. On sourit matelots des cahiers et à vos plumes.
    Cordialement Nerval, non Narval.

    Posté par Narval, jeudi 19 février 2009 à 16:40:23 | | Répondre
  • "...ils ont une conception étriquée de l'amour propre "
    T'en connais une qui ne le soit pas ?
    J'suis preneur...Si c'est pas de l'amour sale.
    Narval c'est bien aussi, ça peut faire un tabac.
    Tchao et bien cordialement itou

    Posté par Redonnet, vendredi 20 février 2009 à 08:03:44 | | Répondre
  • De la grinchitude.

    Des 7, vous ne seriez pas celui que l'on surnomme...je n'ose l'écrire par crainte de vos foudres. Amazinguement vôtre. Narval.

    Posté par Narval, vendredi 20 février 2009 à 14:07:26 | | Répondre
  • Grincheux ?
    Si vous voulez, ça ne me dérange pas du tout, Narval..
    j'aime bien grincher avec les p'tits malins...

    Posté par Redonnet, lundi 23 février 2009 à 08:16:12 | | Répondre
  • Le "Narval", c'est un nom courant de bar, de rade à petit rouge, sur nos côtes océaniques... Personnellement, je ne connais personne qui n'ait un jour pochetronné au "Narval"...
    Je crois qu'on a affaire à de la jalousie de petit commerçant. Mais dîtes-nous donc où se trouve votre rade, le Narval, qu'on puisse comparer les spiritueux...

    Sinon, il vaut mieux revenir au "Nerval" et faire café littéraire. Il n'y a pas besoin de savoir écrire pour obtenir la patente.

    Un Manchot-épaulard pilier de bar.

    Posté par Stéphane Prat, lundi 23 février 2009 à 10:28:18 | | Répondre
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