lundi 16 février 2009

Lettre 1

Marc_mini

Géraldine Bouvier
Éditions Dès demain – Paris 6ème                           Paris, ce lundi 16 février 2009


Cher Marc, cher ami,

Vous savez comme j’étais impatiente de vous lire. Et quel est, d'ordinaire, mon enthousiasme. Vous savez aussi, en dépit d’une conjoncture dont je vous laisse deviner quels ravages elle peut causer à l’économie générale du livre et de la création, que je me suis toujours refusée à tirer quelque conclusion hâtive du relatif insuccès de vos derniers ouvrages. Mieux, vous savez, pour m’avoir entendue le dire devant témoins et à maintes reprises, ma certitude de parvenir à faire de vous, dans un avenir plus proche que vous ne l’imaginez peut-être, et pour peu que vous vous en donniez les moyens, un écrivain reconnu, et estimé. Vous savez, enfin, l’authentique affection que je vous porte, par-delà les réussites et les échecs, par-delà les enthousiasmes et les déconvenues ; par-delà même vos livres.

Bien. J’ai donc reçu votre manuscrit. Croyez-moi si vous le pouvez, les années n’y changent rien : j’ai décacheté l’enveloppe avec la même fébrilité qui m’animait à vos débuts, quand vous végétiez chez ce petit éditeur pathétique avec une complaisance coupable – mais si utile alors, n’est-ce pas, pour justifier vos langueurs, vos inerties, et jusqu’à votre dépression. Je ne suis pas de ces éditeurs qui parlent de « leurs » auteurs sans quelque esprit de conséquence. Car oui, vous êtes « mon » auteur : sans moi, et je vous l’écris avec d’autant moins de forfanterie que vous en êtes parfaitement conscient, vous vous griseriez encore d’une critique dans telle feuille de chou d’un quelconque cénacle de vieilles dames. Et je suis fière, oui, non seulement de vous avoir repéré, mais de vous avoir donné cette ambition et cette maturité hors lesquelles votre talent tournerait à vide, condamné à un auditoire à peine plus vaste que celui d’une paroisse de quelque diocèse désaffecté.

Nous avons suffisamment discuté de tout cela pour nous savoir au clair sur ce que nous attendons l’un de l’autre. Vous et moi sommes les deux jambes d’un même corps, les deux hémisphères d’un même cerveau. Je vous sais suffisamment intelligent, humble et lucide pour savoir évaluer ce que cela signifie et induit. C’est pourquoi je préfère vous le dire sans ambages, au nom de notre amitié et en vertu même de ce qu’est pour nous la littérature : la lecture de votre texte, Marc, a constitué une immense déception. Je vous le dis avec l’esprit de justice qu’induit la considération que j’aie pour vos travaux : ce texte ne vous mérite pas – pas plus, donc, qu’il ne mérite publication dans cette maison que j’ai la responsabilité de diriger.

Mais que vous est-il arrivé, Marc ? avez-vous seulement pensé au lecteur… ? avez-vous vraiment voulu ça, ce texte cynique, hermétique, surfait ? Pensez-vous qu’il suffise de savoir jouer avec le réel pour faire œuvre de fiction ? de faire ce que vous avez toujours su faire pour que le moindre de vos textes devienne un livre ? qu’on peut « inventer » autant d’histoires à dormir debout et tenir le lecteur éveillé ? Vraiment, j’ai beau vous relire, je ne lis ici que poncifs, outrances, grimaces de vieux singe et bimbeloteries d’artisan. N’est pas Sollers qui veut, figurez-vous. Ni Houellebecq, qui ne vous a pas attendu pour sourire des temps obscurs. Bien sûr, vous avez le sens de la phrase, et ce talent assez singulier de tourner la difficulté à votre avantage. Mais vous allez ici très largement au-delà de ce que le lecteur moyen peut entendre et accepter. D’accord, je m’entends moi-même vous expliquer que, "plus c’est gros plus ça passe". Mais gros, Marc, ne signifie pas énorme ! et encore moins obèse ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’une fille qui crève les yeux de sa meilleure amie sous le seul prétexte qu’elle ne supporte pas ses reniflements ? et cette critique qui attrape la gangrène parce qu’un écrivain se serait vengé d’elle en versant de l’acide dans son bain de pieds quotidien ? et cet adolescent à moitié demeuré qui s’enfonce une paire de ciseaux dans l’oreille en écoutant du « heavy metal » ? et cette Castafiore à ce point désœuvrée qu’elle en devient cannibale ? Ce que je ne comprends pas (ou que je comprends trop bien), c’est cette obstination à se moquer du lecteur. Vous n’aurez rien de lui si vous persistez à le braquer de la sorte. Je le répète, que vous ayez choisi le registre de l’ineptie, pour ne pas dire davantage, n’enlève rien à l’authentique talent que l’on distingue, ça et là, tout au long de votre texte. Mais par moments, je me demande si vous n’éprouvez pas un plaisir obscur à vous saborder et à rire de votre propre rire – pour, finalement, dégrader votre matière et vous sustenter de sa dégénérescence.

Je vous entends fulminer d’ici, mon cher Marc… Mais je suis prête à en parler avec vous ; à travailler, même, sur quelques-unes des idées qui vous ont fourni le prétexte à ces histoires si pauvrement incarnées. Et ne perdez pas de vue que si je vous secoue aujourd’hui les puces, c’est que vous le méritez, que votre talent mérite qu’une éditrice armée de toute son expérience et de son enthousiasme pour ce dont elle vous sait capable, vous aide à retrouver l’allant, la jeunesse et l’allégresse d’un ton que je ne suis pas seule à savoir singulier. Je vous attends, avec toujours la même impatience.

Votre,
Géraldine Bouvier.

7_rouge_vif

Posté par Les 7 mains à 09:00:00 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,


Commentaires sur Lettre 1

    Longue vie !

    Ah ! Géraldine Bouvier, fidèle au poste. Quel écrivain ne rêverait d'être lu par elle. Mais là, désolé, je la trouve un peu sévère... Ne serait-elle pas secrètement amoureuse de vous ?

    Posté par Joseph Vebret, lundi 16 février 2009 à 09:12:33 | | Répondre
  • Oui, elle me suit partout celle-là... Et quelque chose me dit qu'on n'a pas fini d'en entendre parler !
    Bon, sévère, sévère, vous êtes mieux placé que n'importe qui d'entre nous, cher Joseph, pour savoir qu'un éditeur peut l'être ; quant au reste, aux sentiments qu'elle cultiverait secrètement, la suite de l'histoire le dira... ! Mais sérieusement, a-t-on jamais vu un éditeur amoureux de ses auteurs... ?

    Posté par Marc, lundi 16 février 2009 à 10:53:42 | | Répondre
  • A tous

    je ne connais pas cette dame, ni aucun éditeur d'ailleurs!

    Mais que cette lettre me semble longue, abondante, ennuyeuse,d'un style ringard et tortillé pour dire à un ami des choses si simples....que son manu n'a pas plu....qu'elle l'a connu mieux inspiré...qu'elle attend sa prochaine ponte avec amitié, un oeuvre en accord avec le talent qu'elle lui connait depuis belle....
    Ahahahah!!!
    Aglaé Vadet

    Posté par aglaé, lundi 16 février 2009 à 15:20:45 | | Répondre
  • Oh, mais c'est que la dame a ses élégances, qu'on sait éprouver dans ce milieu l'art de la circonlocution bien sentie, et qu'enfin l'on ne saurait décemment traiter un auteur par-dessus la jambe... !

    Posté par Marc, lundi 16 février 2009 à 15:51:36 | | Répondre
  • Ecrire les choses avec simplicité est o'contraire traiter son destinataire, auteur ou balayeur, avec une élégance extrême...Non?

    Posté par aglaé, lundi 16 février 2009 à 16:02:14 | | Répondre
  • Si cela était vrai, cela se saurait et se vérifierait quotidiennement...
    Les choses ne sont peut-être pas aussi simples... Et si la "simplicité" tant vantée a le mérite de la concision et de l'efficacité, elle court toujours le risque de faire perdre à son locuteur un certain nombre de nuances psychologiques et/ou stratégiques sans lesquelles son propos, de simple, en deviendrait simpliste...

    Et puis, cette fameuse lettre, est-elle à ce point compliquée ? vraiment ? On peut y voir aussi autre chose aussi que l'ornement alambiqué d'une "simple" pensée : de la gêne, du malaise, du ressentiment, de la déception, toutes choses qui entreraient ici en conflit avec l'amitié et l'estime telles qu'elles sont parallèlement proclamées.

    Ainsi donc est "Géraldine Bouvier"... !

    Posté par Marc V., lundi 16 février 2009 à 16:12:36 | | Répondre
  • Je vois!...la merveilleuse Géraldine!...bonsoir!
    Aglaé Vadet

    Posté par aglaé, lundi 16 février 2009 à 16:27:09 | | Répondre
  • Editions des lendemains qui chantent.

    On dirait du Benjamin Biolay, mais sans la musique. C'est sans doute un gag interne, un private joke, un in-joke,un PJ en langage abrégé en usage sur la planète Net. Ma fois c'est écrit proprement.
    A la semaine prochaine. Cordialement. Nerval

    Posté par Nerval, mardi 17 février 2009 à 12:28:24 | | Répondre
  • Benjamin qui ?

    Posté par MV, mardi 17 février 2009 à 13:31:18 | | Répondre
Nouveau commentaire